Duncan

Cela faisait que quelques jours qu’elle etait enfermée dans l’appartement de Duncan.
Recroquevillée dans un coin de la pièce, elle avait tellement pleuré que ses larmes s’étaient taries.

Il l’avait ignorée, la laissant faire ce qu’elle voulait chez lui, il ne s’occupait pas d’elle.
Elle était qu’un simple animal sauvage à ses yeux.
Il lui apportait parfois à manger, de la nourriture en boîte, qu’il posait sur la table du salon.
Il était rarement présent, ses horaires de travail étaient presques aussi condensées que celles de marianne.

*

Marianne.
Annabelle pensait encore à elle, toujours.

Elle avait essayé de l’appeler mais elle tombait sur son répondeur. Au bout d’une dizaine d’appels, elle avait fini par abandonner. Marianne avait certainement bloqué son numéro. Elle avait songé à lui envoyer un message, dans lequel elle lui expliquerait sa sincérité.
Des notes qu’elle avait rédigées mais qui ne lui convenaient pas, elle ne savait pas quoi lui dire pour qu’elle y croit. Après tout, elle avait préféré croire les mensonges de Duncan.
La tristesse avait laisse place à la colère.
Son ressentiment s’était dirigé sur Duncan. C’était de sa faute si elle se retrouvait dans cette situation.
Pourquoi avait-il fait ça. Pourquoi lui faire subir ça.
Elle se rendait compte à quel point elle était heureuse aux côtés de Marianne, à quel point elle était aimante et prenait soin d’elle.
Aujourd’hui, elle vivait le scénario basique qu’elle aurait pu imaginer avant de vendre son humanité.
À cette pensée, elle ne put s’empêcher de sourire. C’était ridicule.

*

Lorsque Duncan rentra, elle avait préparé de quoi le menacer. Le seul outil dangereux qu’elle avait pu trouver était un couteau de cuisine.
Elle voulait lui faire du mal, lui faire aussi mal voire plus que ce qu’il lui avait fait ressentir.

Il se doutait de quelque chose, il n’avait peutêtre pas des bases en arts martiaux comme Marianne, mais Annabelle n’était pas non plus une pratiquante et il put la maîtriser sans aucun souci.
Elle n’était pas bien grande et Duncan avait en plus une carrure plutôt imposante en comparaison.
Il lui attrapa le poignet et la fit lâcher son arme.

— Tu comptais me blesser avec ça ?
Se moqua t-il d’elle.

Annabelle n’avait pas beaucoup de force et Duncan ne la ménagea pas.
Il la plaqua contre le mur et lui demanda de s’expliquer.

— Qu’est-ce que tu aurais fait après, hm ?

Annabelle serra la mâchoire et ne répondit pas.
Elle n’avait pas réellement l’intention de blesser Duncan.
Elle le haïssait mais elle savait que Marianne tenait à lui. Elle se sentait si désespérée.
Les larmes lui montèrent aux yeux.

— Faites ce que vous voulez de moi… de toute facon… c’est fini… Marianne ne me fera plus confiance…
— Effectivement, tu ne pourras plus la manipuler à ta guise.

Annabelle n’avait plus la force de se battre.
Duncan la relâcha et elle s’écroula au sol.

— Pourquoi… pourquoi vous dîtes ça… ? Qu’est-ce que je dois faire pour qu’on me croit ?! Je donnerai ma vie pour Marianne… !
— Vraiment… ? Laisse moi en douter.

Elle fixa le couteau à ses pieds. Elle aurait pu le prendre et se faire du mal.
Elle l’attrapa mais elle ne sut pas comment s’y prendre pour en finir avec sa vie.
Devait-elle l’enfoncer dans sa gorge ? S’ouvrir les veines ? S’ouvrir le ventre ?
Elle était effrayée à cette idée, et la seule motivation aurait été de salir l’appartement de Duncan avec son sang.

Il ne la cru pas capable de passer à l’acte.
Il la regarda et vit qu’elle n’était pas en état de franchir ce cap. Elle tremblait.
Alors il lui reprit le couteau de ses mains et la laissa au sol.

*

Duncan ne s’était pas inquiété.
Le comportement d’Annabelle n’était pas anormal. Il avait prévu qu’elle soit dévastée parce qu’il lui avait coupé sous les pieds son avenir avec Marianne.
C’était normal qu’elle soit dévastée.
Il voulait voir comment elle allait se comporter en sachant qu’il n’était plus possible de s’approcher de Marianne.
Ce qui l’étonna, c’est qu’elle ne chercha pas à l’amadouer et le manipuler lui.
Elle aurait dû chercher à le mettre dans sa poche, c’était lui qui était censé être son propriétaire.
Mais elle n’avait rien fait dans ce sens. Elle s’était au contraire isolée et semblait le détester de tout son coeur.
Il lui restait encore quelques jours pour lui tirer les vers du nez et l’observer, qu’elle trahisse ses véritables intentions.
Il avait eu peur lorsqu’il l’avait vue avec un couteau à la main, mais elle ne faisait pas la fière et il put la désarmer sans problème.

*

Le lendemain, il lavait retrouvée inconsciente dans le salon.
Il avait paniqué.
Elle avait rédigé une lettre destinée à Marianne.
Il l’avait lue en pensant qu’elle avait finalement avoué ses mauvaises intentions, mais il blêmit en découvrant le contenu. Elle exprimait à quel point elle avait été reconnaissante et combien elle appréciait Marianne et qu’elle préferait en finir que de souffrir, loin d’elle.
C’était une lettre d’amour dans laquelle elle clamait son innocence.
Il paniqua, elle ne semblait plus respirer, il ne savait pas ce qu’elle avait fait mais elle était inconsciente.

Il aurait préféré qu’elle joue la comédie, que tout ceci fasse partie de son plan, mais il écouta son coeur et vérifia qu’elle ne faisait pas semblant.
Elle ne respirait presque plus.
Il ne tergiversa pas plus, il appela les secours.
Il n’y avait pas de trace de sang.
En attendant que les secours arrivent, il se rendit dans la salle de bain pour fouiller dans ses placards.
Il vérifia le contenu de ses médicaments restants.
Vides. Elle s’était servie et avait probablement ingéré tout ceci.
Il les rassembla pour pouvoir les donner aux médecins, si jamais cela pouvait les aider.
Puis, il dut se résoudre à appeler Marianne.
Si jamais Annabelle mourrait chez lui, il devait la prévenir et il lui devait des excuses.
Il ne pensait pas que son expérience irait aussi loin.

*

Annabelle avait été emmenée et hospitalisée.
Marianne était arrivée le plus vite possible et elle s’était précipitée pour demander à voir Annabelle, elle avait fait exprès d’ignorer Duncan.
Il avait dû la calmer et lui expliquer qu’Annabelle était en soin et qu’elle ne pourrait la voir qu’après.

Voyant qu’elle éetait impuissante et qu’elle n’avait pas d’autres choix que d’attendre, elle prit le temps d’insulter Duncan. Elle se retint parce qu’ils étaient à l’hôpital mais elle avait une envie de le frapper au visage.

Il le remarqua et s’excusa, il lui tendit la lettre qu’Annabelle avait redigée et Marianne s’effrondra.

— Si jamais… si jamais elle ne s’en sort pas… tu sais que je ne te le pardonnerai pas…
— Je sais… je m’en veux Marianne…
— Qu’est-ce qu il lui a prit… ?!
— Elle… elle a avalé mes restes de médicaments… tous les restes qu’il y a avait dans mes placards…
— Quelle idiote… ! Pourquoi… !?

Un médecin vint à leur encontre et leur expliqua la situation.
Par chance, Duncan avait réagit à temps et Annabelle ne risquait plus rien. Ils avaient fait un nettoyage d’estomac et ils avaient traité comme ils pouvaient pour absorber les effets toxiques de sa prise abusive de médicaments. Elle était encore endormie mais son état global était stable.

— Quand est-ce que je pourrais la voir… ?
— Dès qu’elle sortira de la salle de soins, on la transfèrera dans une chambre et on vous préviendra. En attendant, nous avons des questions à vous poser… et il y a des documents à remplir. Si vous voulez bien me suivre…

Duncan prit les devants et insista pour s’occuper de la partie administrative. Il culpabilisait et cherchait un moyen de se faire pardonner.
La présence de Marianne était obligatoire parce qu’elle était légalement la propriétaire d’Annabelle et qu’elle devait justifier son statut.

*

Annabelle se réveilla avec mal.
Elle ne se sentait pas bien.
Elle se souvenait d’avoir réussi à trouver des médicaments chez Duncan, certains étaient périmés, mais elle n’avait rien d’autre à portée de main pour se faire du mal et faire taire la douleur en elle.
Elle avait vidé le contenu dans sa main et elle avait avalé chaque pillule une à une, avant de retourner dans le salon.
Elle craignait que cela ne fonctionne pas. Après tout, est-ce que cela ne marchait que dans les films ? Elle ne ressentait aucun effets secondaires. Elle attendit quelques minutes, elle avait rien de mieux à faire, alors elle s’assit dans un coin de la pièce comme d’habitude.
Puis elle s’était sentie bizarre. Son coeur s’était mis à battre plus vite et elle avait le vertige.

Elle ne reconnaissait pas cet endroit.
Est-ce que cela avait fonctionné ? Est-ce qu’elle était morte ? Elle était dans un état vaseux, la bouche pâteuse et l’esprit embrumé, elle avait envie de vomir.
La vision encore un peu trouble, elle prit son temps pour que sa vue s’habitue. Il faisait presque jour, elle arrivait à deviner le lever du soleil à travers la fenêtre de la chambre, et elle était allongée dans un lit.
Lorsqu’elle se réveilla complètement, elle remarqua les perfusions sur ses poignets.
En balayant la pièce des yeux, elle remarqua qu’elle n’était pas seule.
Une femme était assise et s’était assoupie dans le fauteuil à côté d’elle.
Elle reconnut Marianne.
Son coeur fit un tour dans sa poitrine.
Est-ce qu’elle rêvait ? Marianne était là ? Près d’elle ?
Les larmes lui montèrent aux yeux d’émotions.
Son rythme cardiaque s’accélera et les machines auxquelles elle était reliée se mirent à biper, ce qui réveilla Marianne en sursaut.

Elle se leva et prit Annabelle dans ses bras.
Les yeux embués et mouillés.
Elle n’avait pas les mots pour exprimer sa joie.

— Ne refais plus jamais ca. C’est compris ?!
Lui dit-elle, la voix enrouée par l’émotion.

Annabelle ne comprenait plus ce qu’il se passait et accepta juste l’embrassade de Marianne.
Elle lui avait tellement manquée.
Finalement, elle était peut-être au paradis.

Lorsqu’elles finirent de s’enlacer, Marianne s’assura qu’Annabelle allait mieux et lui expliqua la situation, avec le pari de Duncan et sa fausse hypothèse.
Marianne s’excusa à plusieurs reprises, elle aurait dû croire Annabelle dès le départ.

Annabelle ne savait pas quoi ajouter.
Elle comprenait maintenant pourquoi Duncan avait été si excécrable avec elle, mais elle ne lui pardonnait toujours pas. Elle ne pouvait pas l’apprécier du jour au lendemain. Ce n’était pas possible.
Marianne lui avait assurée que Duncan ne lui ferait plus aucun mal et qu’elle n’avait plus rien à craindre de lui.
Elle avait du mal à y croire, mais elle essaya de ne plus y penser.
Elle profitait du moment présent.
Est-ce que leur relation était sauvée ?

*

Le médecin insista pour faire passer un examen psychiatrique à Annabelle pour s’assurer qu’elle n’était pas en dépression et Marianne eut du mal à expliquer le pourquoi de son geste.
Il comprit que c’était compliqué en voyant Duncan, Marianne et Annabelle qui était un humain de compagnie.
Il soupira et ne chercha pas plus loin. Sa réaction semblait dire « ah… ces riches qui jouent avec la vie humaine. » Et il s’en alla.

Les papiers signés, les résultats du bilan sanguin plus tard, Annabelle put retourner chez Marianne qui la chouchouta plus que jamais.
Elles retrouvèrent leur routine agréable habituelle, comme si rien ne s’était passé, si on oubliait la tension entre Duncan et Marianne.

*

Marianne avait encore en travers de la gorge les derniers évènements mais elle était également affectée de bouder son ami le plus proche.

Annabelle s’en rendait compte et essaya d’amener le sujet sur le tapis, ou plutôt sur le lit.
C’était leur endroit préféré pour discuter, dans les bras l’une de l’autre. Cétait leur moment tendre et doux, à juste se serrer dans le creu de leurs bras, dans la chaleur de leur corps et la douceur de leur peau.

— Tu devrais reparler à Duncan…
— Je ne peux pas… pas après ce qu’il t’a fait…
— C’est du passé… je ne peux pas mentir… je ne lui pardonne pas mais je sais que c’est un ami très proche à toi…
— Je… il est venu s’excuser plusieurs fois.
— Raison de plus. Je vois bien qu’il est désolé, et qu’il regrette… je me sens un peu coupable d’avoir détruit votre amitié de longue date.
— Alors, il a fait ça tout seul… s’il ne s’était pas mêlé de ma vie privée…
— Mais il a fait ça parce qu’il était inquiet pour toi…

— Je n’arrive pas à croire que ce soit toi qui essayes de le défendre.
Sourit Marianne.

Annabelle avait également du mal à prendre cette position.
Elle se souvenait de quand ils étaient encore amis et elle trouvait juste dommage qu’ils ne le soient plus, à cause de ce qu’il s’était passé avec elle.

Elles finirent par s’endormir, éteignant la lumière et se blotissant l’une contre l’autre.
Sans vraiment décider d’une action à faire, laissant cette querelle en suspens.

*

Annabelle prit les devants.
Elle respira un bon coup, prit son courage à deux mains et elle se décida à contacter Duncan par messages. C’était déjà un grand effort.
Elle restait très froide dans ses messages, parce qu’elle ressentait toujours de l’animosité envers lui, mais elle faisait cela pour Marianne.
Elle lui demanda s’il voulait se faire pardonner et surtout s’il voulait vraiment se réconcillier avec Marianne.
Elle savait que Marianne l’avait evité et ne lui avait plus adressé la parole depuis l’incident.
Alors elle organisa un moyen pour qu’ils se parlent et discutent calmement.

Elle fit venir Duncan en fin d’après-midi, avant que Marianne ne rentre de son travail.
Elle se doutait que s’il arrivait après elle, elle ne le laisserait pas entrer.
Annabelle avait encore les flashbacks de ses moments désagréables avec Duncan et garda ses distances.
Elle lui ouvrit la porte et lui demanda de s’installer dans le canapé en attendant.
Elle lui servit quand même un verre d’eau et ils attendirent en silence l’arrivée de Marianne.

— Je…
Commenca Duncan, pour briser ce silence pesant.

— Gardez votre salive pour Marianne.
Coupa Annabelle, avec froideur et sèchement.

Elle n’avait aucune envie de parler avec Duncan, sa colère était encore encrée en elle.

Duncan n’insista pas. Il était déjà très content d’avoir une chance de pouvoir discuter avec Marianne.
Il aurait pu passer à autre chose et oublier cette amitié, il avait perdu de vue certains de ses amis, mais Marianne, c’était différent. Ils avaient été si proches pendant si longtemps. C’était comme une soeur pour lui, il ne pensait pas qu’un jour ils se fâcheraient, et à quel point cela l’affecterait.
Il se demandait s’il était le seul à ressentir ce vide, ce manque. Et il commençait à en douter parce qu’elle semblait l’ignorer sans scrupule, sans être affectée.
Il devait se faire une raison si jamais cela ne marchait pas aujourd hui.
Il avait merdé et il le savait, il devait tourner la page si jamais Marianne décidait de ne plus le revoir.
Mais il donnerait tout pour que cela remarche entre eux, pour n’avoir aucun regret.

*

La porte s’ouvrit et Marianne entra.
Elle ne remarqua pas Duncan tout de suite, et quand ce fut le cas, elle le fusilla du regard.

— Qu est-ce que… tu fous là ?!
Duncan se retourna et se leva.

Annabelle se positionna pour empêcher Marianne de repartir, et elle la poussa vers le séjour pour qu’elle discute avec Duncan.

Marianne comprit que c’était Annabelle qui était derrière ça.

Elle prit les clés des mains de Marianne et sortit de l’appartement en les laissant seuls, et referma la porte derrière elle.

Ils entendirent le clic clac dans la serrure et Marianne n’eut pas d’autre choix que de rester là.
Elle soupira et se déshabilla pour se mettre à l’aise.
Faire comme si Duncan n’était pas là.

— Est-ce qu’on peut discuter entre adultes ?
Demanda Duncan, un peu agacé par la situation.

C’était sa seule et probablement dernière chance d’essayer de se réconcilier avec elle.
Annabelle avait pris un risque, il se doutait que Marianne ne serait pas très contente de cette initiative.

— Qu’est-ce que tu me veux ?
Repondit Marianne sèchement, faisant l’ignorante.

— Tu sais pourquoi je suis là…
— Tu as forcé Annabelle à t’aider ? Tu l’as menacée ?
— Non ! Bien sûr que non ! C’est elle qui m’a contacté.

Marianne resta silencieuse.
Elle évitait son regard et évitait de le regarder.
C’était son ami mais elle n’y arrivait pas.

— Je sais que j’ai été un connard, et le pire c’est que si c’était à refaire, je le referais parce que j’avais peur de te voir blessée par Annabelle… maintenant je sais que j’ai eu tort, je sais qu’Annabelle n’est pas ce que je pensais d’elle. Je ne peux que m’excuser et demander pardon, que tu me pardonnes !

Marianne rit nerveusement.

— Le pire c’est que j’y ai cru, j’ai douté d’Annabelle. Je suis également fautive, si je n’avais pas douté de mon impression et de ce que je savais d’Annabelle, rien ne se serait passée comme cela. Et moi, comme une idiote, je t’ai cru et je suis entré dans ton jeu… tout ça pour quoi ?!
— J’en suis désolé.
— Je sais que tu es désolé. Je te connais Duncan, je sais que tu ne me voulais pas de mal. Mais… mais tu peux pas savoir comment j’ai eu peur pour Annabelle… elle est devenue ma raison de vivre, Duncan… je crois que je ne m’en suis pas rendue compte avant, avant que sa vie soit en danger. Ca ne m’était jamais arrivé, je n’avais jamais ressenti ça pour quelqu un.

— Même pas moi ?
Demanda Duncan, à moitié sérieux.

Marianne pouffa de rire.

— Si. Si tu étais en train de mourir, je ne me sentirais pas bien, mais avec Annabelle c’est légèrement différent.
— Ecoute Marianne, ça m’affecte vraiment et je tiens toujours à toi, mais je ne vais pas continuer indéfiniment à te demander pardon. Si tu ne veux vraiment plus me parler ni me voir, je ne vais pas insister plus. Ca commence à devenir ridicule que je te cours après et que cela affecte mon moral et mon sommeil, tu ne crois pas ? J’ai passé l’âge de m’accrocher en vain, même si, je veux que tu le saches, je tiens à notre amitié.

Marianne l’écouta religieusement.
Ca serait se mentir à elle-même qu’elle ne ressentait rien et qu’elle ne regrèterait pas cette amitié. C’était juste difficile de faire le tri de ses propres émotions.

— J’ai juste besoin de temps… pour remettre mes émotions en ordre… je t’en veux mais je crois que c’est à moi que j’en veux le plus, et ça serait injuste que cette colère je la reporte que sur toi. J’ai ma part de responsabilité et… moi aussi je tiens à notre amitié. C’est juste que je me sens tellement coupable vis à vis d’Annabelle. Tu sais que tu las traumatisée ?
— Elle t’a demandée de couper les ponts avec moi ?
— Abruti, tu penses vraiment qu’elle aurait organisé ça, si elle voulait que je coupe les ponts avec toi ? Au contraire… elle arrête pas d’essayer de me convaincre pour qu’on en discute. C’est juste que… je savais qu’on s’engueulerait, et je suis assez fatiguée par mon travail pour ne pas avoir à me fatiguer en dispute avec toi.
— Même si c’est nécessaire ?
— Je ne crois pas qu’il soit nécessaire qu’on s’engueule, non.
— Vas-y, insulte moi de tous les noms, jusqu’à ce que tu te sentes mieux.
— Oh, tu n’es pas prêt.
— Avoue que tu n’as pas assez de mots dans ton vocabulaire pour que cela dure assez longtemps.
— Tu me connais trop bien, par contre j’aurais envie de te mettre une raclée.
— Je suis moins chaud, tout d’un coup… mais si ça peut nous réconcilier… je peux serrer les dents quelques minutes.
— T’es optimiste.
— Je ne serai pas là, si je n’étais pas un peu optimiste.

Marianne s’approcha de lui et prépara son poing.

Duncan ferma les yeux, s’attendant à la colère divine et la douleur qui s’en suit.

— Tu sais quoi. Ca m’avait quand même manqué de discuter avec toi…

Marianne donna une petit coup sur son épaule, qui l’effleura à peine. Puis une caresse. Elle lui sourit, un peu crispée.

Duncan la serra dans ses bras.

— Oh, calme toi, depuis quand on se fait des câlins ? C’est dégoutant !
S’exclama Marianne.

— Il faut bien une première fois…
— Je crois que c’est la première fois qu’on se fâche aussi longtemps…
— Au fait, tu m’avais jamais invité chez toi. C’est plutôt sympa en fait.
— Oh… ah… ça… heureusement que tu n’as jamais vu l’état de chez moi avant l’arrivée d’Annabelle… tu aurais fait une syncope.
— À ce point là ?

— Oh oui… je préfère ne pas donner plus de détails. Tu veux une bière ?
Demanda Marianne qui ouvrit le frigo.

— Non non, je conduis, je vais pas rester plus longtemps. Annabelle revient quand ?
— J’en sais rien, elle nous a enfermés.
— Oui, c’est pour ça que je demande.
— Envoie lui un message pour dire qu’on a fini de s’entretuer.
— Ca serait plus réaliste si j’envoyais un message demandant des secours parce que tu m’aurais tabassé…
— C’est vrai.
— Je me disais, je pourrais vous inviter à dîner, toutes les deux.
— Oh là, Annabelle ne va pas dîner en ta presence, là t’es un peu trop optimiste. Il est encore un peu trop tôt pour ça. Ca prendra le temps qu’il faut, mais pas tout de suite. D’accord ?
— Ah… je vais juste rentrer alors… merci de m’avoir écoute ce soir…
— Ne me remercie pas. T’as qu’à essayer de te racheter auprès d’Annabelle plutôt. C’est à elle que tu dois des remerciements. Evite de trop en faire, par contre…
— Je te demanderai des conseils, je la connais pas du tout.
— C’est encore trop frais en elle, ce qui s’est passé.
— Je comprends… je vais faire profil bas.

Annabelle revint quelques minutes après.
Un peu inquiète, mais elle fut rassurée de les voir tous les deux assis sur le canapé, à discuter comme des amis, comme avant.

Marianne se retourna pour la saluer.

— C’est bon, papa et maman se sont réconciliés ! On ne va pas divorcer !
Blagua t-elle.

Annabelle ne savait pas comment réagir. Devait-elle bouder qu’on se moque d’elle ? Elle était juste contente que son plan ait fonctionné. Marianne était de meilleure humeur et c’est ce qui comptait pour elle.

Duncan se leva et se dirigea vers la porte pour s’en aller.
Il s’arrêta un instant devant Annabelle pour la remercier.
Il se pencha et l’embrassa sur la joue, et s’en alla sans demander son reste.

Annabelle resta bouche bée.

Marianne était stupéfaite.

— Attends, il vient de faire quoi là ?
Marianne n’en revenait pas.

— Je… je crois qu il m’a embrassée… sur la joue…
Annabelle était reste figée.

Marianne éclata de rire.

— Comment je dois le prendre… ?
Demanda Annabelle.

— Il devait vraiment être reconnaissant, je crois que c’est la première fois que je le vois poser un baiser aussi sincère sur quelqu’un. Il lui reste un coeur, en fait !

Marianne fit signe à Annabelle de venir s’installer à côté d’elle. Elle s’exécuta.
Marianne l’attrapa et la serra dans ses bras, en s’allongeant sur le canapé de tout son long.

— Merci, Annabelle.

Elles restèrent ainsi un moment.

2022.02.04

Période

Le shopping était une épreuve pour Annabelle.
Rien que d’imaginer la somme totale des achats de la matinée, elle ne se sentait pas bien.
Marianne ne voyait pas le problème, elle n’avait pas choisi le restaurant le moins cher du coin, elle souhaitait juste le meilleur pour Annabelle.
Si cela pouvait lui faire plaisir et qu’elle passe un bon moment.
Malheureusement ce fut l’effet inverse.
Annabelle ne se sentait pas à sa place. Les gens autour d’elle étaient tous bien habillés.
Elle comprenait pourquoi Marianne insistait pour lui acheter de nouveaux vêtements, maintenant. Elle était habillée comme une souillonne.
Elle baissa sa tête et essaya de se faire discrète.
Marianne ne remarqua pas tout de suite l’attitude d’Annabelle. Elle était contente d’avoir pu faire ces achats et elle se demandait s’il en restait d’autres sur la liste.
On leur apporta la carte.

*

Annabelle s’était réveillée en pleine nuit.
Elle avait ses règles.
Elle n’avait jamais noté ses cycles et avec les derniers évènements, elle avait totalement oublié qu’elles devaient arriver.
Lorsqu’elle était chez elle, elle s’en fichait, ses draps en avaient vu d’autres et elle avait une alaise.
Mais aujourd’hui, elle était chez Marianne, ses draps étaient propres, clairs, et elle ne savait pas s’il y avait une alaise.
Elle se leva en sursaut, sortit du lit et se rendit immédiatement dans la salle de bain.
Son t-shirt tout neuf qui lui servait de pyjama était maintenant taché de sang.
Marianne se réveilla. Elle avait senti Annabelle se réveiller et se lever.
Ne la voyant pas revenir, elle se leva aussi et alla vérifier ce qu’il se passait.
Elle regarda l’heure sur son téléphone posé sur la table de chevet et le reposa.
Il était en plein milieu de la nuit.
Elle vit la lumière de la salle de bain et s’approcha, à moitié endormie.
Annabelle était en train de se doucher accroupie, et elle essayait de nettoyer son pyjama dans le lavabo.

— Tout va bien… ?
Demanda Marianne, en se frottant les yeux.

Annabelle n’avait pas l’air en forme et elle éclata en sanglots.

— Je… j’ai taché le T-shirt…
Essaya-t-elle d’expliquer.

Marianne essaya de comprendre.
Elle s’approcha et essaya de consoler Annabelle, elle n’arrivait pas à comprendre le problème. Puis en voyant la tache de sang, elle comprit.

— Hey… ce n’est pas grave. Ce sont que des vêtements, ils vivent, et j’en achèterai un autre s’il faut. D’accord ? Ce n’est vraiment rien.

Marianne partit chercher des protections hygièniques et apporta un autre pyjama.

— Est-ce que tu sais si tu as des flux importants… ?
— Je… quoi… ?
— Est-ce que tu saignes beaucoup d’habitude… ?
— Non… ça va…
— On discutera de ce qui te conviendra pour les protections, d’accord ?

Annabelle acquiesça.

De retour au lit, elle remarqua que les draps étaient également tachés, de pas grand chose mais le mal était fait.
Elle se mit dans un certain état et Marianne dut la prendre dans ses bras et la rassurer que ce n’était vraiment pas grave.
Annabelle réussit finalement à se rendormir.

*

Marianne n’avait pas encore eu l’occasion de dire à Annabelle le domaine de son métier.
Elle avait peur de sa réaction et avait fait exprès de ne pas lui en parler en détails.
Elle avait fini par avouer à ses employés qu’elle était avec quelqu’un, qu’elle avait quelqu’un, sans non plus entrer dans les détails. Elle avait peur qu’ils se méprennent sur leur relation.
Annabelle n’était pas sous son contrôle. Elle aimait Annabelle et avait de l’affection plus que juste un humain de compagnie. Elle voulait qu’Annabelle soit heureuse, elle voulait la rendre heureuse et épanouie. Et surtout qu’elle soit considérée comme un humain à part entière. C’est ce qu’elle souhaitait.

Annabelle était plus à l’aise avec Marianne et plus curieuse. Elle se demandait en quoi consistait son travail mais voyant que Marianne éludait les détails, elle n’avait pas voulu la brusquer. Patiente, et en espérant qu’elle soit mise dans la boucle de confidence lorsqu’elle se sentira prête.

Marianne avait été poussée par ses employés curieux qui souhaitaient voir qui vivait avec elle, et qui la rendait plus enjouée depuis quelques semaines.

— Tu vas devoir lui dire un jour, alors amène la !

Marianne savait qu’ils avaient raison. Plus elle attendait et plus cela la pesait de lui cacher la nature de son travail.
Un soir, elle mit le sujet sur le tapis.

— Ça t’intéresserait de venir voir à quoi ressemble mon lieu travail… ?
— Oui ! Bien sûr ! Pourquoi cette question maintenant… ? Je pensais que tu étais pas très enthousiaste de m’en parler… ?
— … Mes employés sont trop curieux… ils souhaiteraient te rencontrer. Et aussi… parce que je ne peux pas te le cacher indéfiniment… j’espère juste que tu ne prendras pas peur ou que tu ne me détesteras pas après ça…

*

Marianne serrait la main d’Annabelle dans la sienne.
Elle appréhendait sa réaction.
Les autres pouvaient bien penser ce qu’ils voulaient de son établissement, cela ne l’affectait pas, mais ce que pouvait en penser Annabelle, c’était autre chose.
Elle avait tellement peur que cela détruise l’image qu’elle avait auprès d’elle. Et si elle se mettait à la détester, ou pire, que Marianne puisse la dégouter ?
Elle savait que ça pouvait lui briser le cœur, et rien que d’y penser, elle ne se sentait pas bien.
Elle aimait Annabelle de tout son cœur, et pour l’instant, Annabelle l’appréciait.
Elle ne pouvait pas lui mentir par omission ou lui cacher indéfiniment. Annabelle devait savoir la vérité.
Marianne ne comptait pas la laisser enfermée dans son appartement dans une bulle ou une cage jusqu’à la fin de ses jours, juste pour son bon plaisir et qu’elle devienne sa marionnette. C’est ce qu’elle voulait éviter.
Alors elle serrait la main d’Annabelle dans la sienne.
Depuis tout le trajet de chez elles jusqu’à son lieu de travail.
Comme si elle craignait qu’Annabelle la lâche et s’enfuit en courant.
Et Annabelle ne comprenait pas sa réaction.
En arrivant devant le bâtiment Marianne serra sa main un peu plus fort.
Annabelle devait se douter maintenant.
Elles entrèrent.

Annabelle serra également sa main un peu plus fort.
Elle craignait que Marianne veuille la revendre ou l’obliger à travailler dans une maison close.
Était-ce une punition ? Était-ce le but premier de Marianne ? Non, ce n’était pas possible.
Alors qu’elle pensait que Marianne exagérait avec ses craintes, c’était au tour d’Annabelle de paniquer.
Elle avait tellement peur que Marianne l’abandonne.
Elle qui pensait avoir trouvé un foyer, sa place, en rencontrant Marianne, elle n’était plus sure de rien.

Lorsqu’elles poussèrent la porte, les employés à l’intérieur les regardèrent sans un mot pendant un moment.
Comme si le temps s’était figé, ils virent Marianne avec sa main dans celle d’Annabelle et ils comprirent tout de suite qui elle était.

— N’aie pas peur, ils sont gentils et ne te feront pas de mal. Si c’est le cas, n’hésite pas à me le dire.
Marianne les fusilla du regard.

Sentant la main d Annabelle se crisper dans la sienne, elle tenta de la rassurer.
Ces mots ne firent pas cet effet. Annabelle ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire par « gentils ».

— Je dois aller finaliser quelques dossiers urgents, je te laisse quelques minutes, je reviens au plus vite. Fais comme à la maison, d’accord ?

Marianne posa un baiser tendre sur le front d’Annabelle et lâcha sa main, en la confiant à ses employés.
Annabelle était perdue.
Elle resta debout au milieu des paires d’yeux qui la fusillaient, elle baissa les siens et fixa ses pieds, ne sachant pas comment réagir, ni quoi dire.
L’ainée du groupe remarqua sa gêne et se leva pour la guider jusqu’à eux.

— Bienvenue à toi, comment tu t’appelles ? Viens t’asseoir avec nous, est-ce que tu veux quelque chose à boire, à manger ?
— N-non merci… je… je m’appelle Annabelle.
— Ne sois pas timide. On ne va pas te manger.

Elle était chaleureuse, le même genre de chaleur qu’elle avait connu en arrivant chez Marianne.
Elle l’orienta vers un canapé où il restait une place, les gens autour s’écartèrent pour qu’elle puisse s’asseoir puis se resserrent sur elle, comme un étau.

— Comme a dit Marianne, fais comme chez toi.
Lui sourit la jeune femme qui devait à peine être plus âgée qu’elle.

Comment arrivait-elle à être si à l’aise comparé à elle ?

— Bonjour Annabelle… comment tu as rencontré notre Marianne… ?
— C’est vrai ça… elle nous raconte rien à nous… on a juste su qu’elle avait quelqu’un.
— C’était tellement évident ! C’était le jour et la nuit, elle venait travailler avec un sourire sur son visage !
— Oh, ça veut pas dire qu’elle aime pas son travail, hein, enfin je ne crois pas… j’espère que je n’ai pas dit de bêtise…
— Non mais, on est tous d’accord, elle avait pas trop le moral ces derniers mois. On l’a tous remarqué, n’est-ce pas ?

Les employés acquiescèrent.

— Et pouf, du jour au lendemain, elle avait retrouvé le sourire ! Ça cachait quelque chose.
— Exactement !
— On est tellement content de te rencontrer enfin !
— Alors alors ? Elle est comment Marianne en privé ?

— Eh oh, pas de questions indiscrètes ! Laissez-la respirer la pauvre. Tu n’es pas obligée de leur répondre, Annabelle.
Soupira l’ainée.

— Oh… elle ne t’avait pas dit qu’elle travaillait ici… ? Dans ce genre d’endroit ?…
— Oh… tu découvres aujourd’hui… ?

Annabelle acquiesça timidement.

— Je comprends mieux… rassure-toi, Marianne gère cet endroit comme une cheffe. J’ai peur de lui couper l’herbe sous le pied, alors je vais rien dire de plus, à part qu’on l’apprécie beaucoup.
— Et elle semble t’apprécier beaucoup aussi… pour qu’elle te cache à nous pendant si longtemps.
— C’est pas si longtemps que ça… ?
— Chut, moi je voulais la voir au plus vite !
— Je crois qu’on était tous curieux de rencontrer la personne qui rendait notre Marianne si joyeuse.
— C’est vrai qu’elle a pas un boulot facile…
—C’est beaucoup mieux qu’avant, tu n’as pas connu l’endroità ses tout débuts, toi…
— Effectivement…

— Tu veux nous parler un peu de toi, Annabelle ?
L’aînée se tourna vers elle.

Annabelle baissa la tête et resta silencieuse.
Elle avait honte d’avoir abandonné son humanité alors que ces personnes travaillaient dur pour continuer de vivre. Elles avaient cette joie de vivre qu’elle n’avait pas, et que Marianne lui avait insuffle petit à petit.
Elle n’osait pas leur dire ni leur raconter la rencontre avec Marianne. Leur Marianne.
Elle ressentait une petite pointe de jalousie.
C’était difficile à définir, mais réaliser que Marianne n’était pas qu’à elle, cela lui faisait mal dans la poitrine.
Elle se sentait idiote, elle qui vivait dans le confort et la sécurité de son appartement, il était naturel que son monde tourne autour de Marianne.
Mais ce n’était pas le cas pour Marianne. Elle vivait dans un monde ouvert, avec son travail, ses connaissances. Il était normal qu’elle ait d’autres interractions sociales et qu’elle se lie avec d’autres personnes.
Perdue ainsi dans son tourbillon de pensées, l’aînée du groupe n’insista pas.
Marianne sortit de son bureau et le visage d’Annabelle se releva, les yeux un peu brillants.

— Excuse-moi de l’attente, je suis toute à toi maintenant.
Dit-elle en s’approchant d’elle avec un large sourire.

— Oh… on ne l’a jamais entendu dire ce genre de choses… je vais fondre…
— Prenez une chambre… c’est indécent là !
— C’est dégoutant.

Les éclats de rire envahirent la salle.
Marianne donna la main à Annabelle pour la relever et l’emmener visiter les lieux.

— Merci de lui avoir tenue compagnie, j’espère que vous n’avez pas trop cassé de sucre sur mon dos.
Leur dit Marianne, en les laissant.

— C’était un plaisir, on a pas eu assez de temps pour lui raconter tous les dossiers à ton sujet !

— Je suis désolée de t’avoir laissée, quand je travaille je suis vraiment absorbée et j’avais peur que tu t’ennuies. Du coup j’ai préfère te laisser en compagnie de mes employés. J’espère qu’ils ne t’ont pas trop embêtée ? J’ai essayé de faire au plus vite.

— Non non, ils étaient très gentils…

Annabelle ne savait pas ce que Marianne avait prévu pour elle et elle préféra rester silencieuse. Attendant sa sentence.

— Viens, je vais te faire visiter !
Proposa Marianne, enthousiaste.

Elle la prit par la main et l’entraina avec elle.
Elle lui vit faire le tour du propriétaire, et lui montra son bureau en dernier, pour pouvoir discuter avec elle sans être dérangée.
Elle voyait qu’Annabelle n’était pas à l’aise et elle craignait ce qu’elle pourrait penser.

— Dis-moi ce que tu as sur le cœur… je suis prête à entendre ton ressenti vis à vis de mon travail…

— Est-ce que… tu vas me faire travailler ici… ?
Demanda-t-elle, craintive.

— P-pardon… ? Non ! Absolument pas ! Qu’est-ce que-… quelle idiote je fais…
S’exclama Marianne, bouleversée.

— Tu m’es beaucoup trop précieuse pour ça… je suis désolée que tu aies pu penser cela. Non… je ne voulais pas t’effrayer ou te mettre mal à l’aise… je voulais juste que tu sois au courant de ce que je fais pour gagner ma vie… en aucun cas je ne te forcerai à faire le travail de mes employés… ils sont là de leur propre initiative.

Marianne comprit alors pourquoi Annabelle était différente de d’habitude et la rassura en la serrant dans ses bras.
Marianne serait beaucoup trop jalouse si jamais Annabelle était avec quelqu’un d’autre.

— Par contre… tu ne m’as pas dit… qu’est-ce que tu penses de mon travail… ?
— Hmm… tu as l’air de faire un travail respectable… ? En tout cas tes employés ne s’en plaignent pas… qu’est-ce que tu veux dire par la… ?
— Tu… tu ne me détestes pas… ? Je ne te dégoute pas… ?
— Pourquoi… ? Je devrais… ?
— Le fait que je tienne un bordel… une maison close… cela ne te dégoute pas… ?
— Hm… non. Tu as l’air de bien t’en occuper, ça a l’air d’être un endroit bien entretenu et respectable…

Annabelle était beaucoup plus sereine depuis que Marianne lui avait dit qu’elle en comptait pas la forcer à se prostituer.
Quant à Marianne, elle avait encore du mal à croire qu’Annabelle n’était pas affectée par la nature de son travail. Elle s’était tellement inquiétée, jusqu’à en perdre le sommeil, qu’elle n’en revenait pas que cela soit si simple et qu’elle se soit fait du mouron pour des broutilles.
Elle serra la main d’Annabelle dans la sienne, en essayant de reprendre ses esprits.
Elle finit par avoir un rire nerveux et serra Annabelle dans ses bras, ce qui la surprit.

— Tu ne peux pas savoir comment ça me rassure… !
Dit Marianne.

Annabelle sourit timidement.

*

Marianne finit par présenter Annabelle à Duncan.

Elle appréhendait cette rencontre mais Duncan était plus que curieux de voir qui était cette personne, cet humain de compagnie qui avait fait changer Marianne, qui la rendait aussi épanouie.
C’est Duncan qui lui avait forcé la main, pour quelle se décide à organiser cette rencontre.
Annabelle avait accompagné Marianne à son travail ce jour-là. Cela lui faisait plaisir de passer du temps avec elle, même si elle était souvent occupée et concentrée sur ses dossiers. Elle avait réfléchi à un moyen de se rendre utile et de la décharger un tout petit peu.
Elle avait fini par prendre ses aises, sympathiser avec les employés qui la considérait comme faisant partie de la famille à présent. Elle se rendait dans la cuisine pour préparer un thé, prendre quelques biscuits pour le gouter de Marianne, et en profiter pour le préparer pour les autres, en l’apportant sur la
table du hall.
Elle se rendit compte qu’il ne restait plus grand chose, et elle proposa de faire des courses rapides.
Elle n’avait pas mieux à faire et on l’en remercia. Elle prit les commandes et elle s’en alla en direction d’une supérette avec son sac.
Elle avait un peu de monnaie sur elle, suffisamment pour des petites courses.
Sur le chemin du retour, elle failli percuter quelqu’un en sortant du magasin parce qu’elle avait regardé le ticket de caisse, ses yeux rivés dessus, elle ne regarda pas devant elle et un homme se tenait sur son chemin.
Elle s’excusa platement et il lui sourit.
Elle ne savait pas s’il se moquait d’elle, mais elle continua sa route, n’y prêtant pas plus attention.
Malheureusement, l’homme semblait la suivre et elle commença à avoir peur.
Il était en plein jour mais elle craignait tout de même qu’il soit un vieux pervers.
Elle accéléra le pas et essaya de le semer, sans succès. À chaque coin de rue, il semblait la rattraper.
Elle n’était pas loin de l’établissement et elle se sentit rassurée de pouvoir y entrer.
L’homme ne devrait pas la suivre jusqu’ici.
Elle arriva essoufflée et les employés s’inquiétèrent, étonnés de la voir dans cet état.

— Je… il y a un homme bizarre qui m’a suivi… ! J’ai eu tellement peur…
Tenta-t-elle d’expliquer, le souffle encore un peu court.

Elle entendit la porte s’ouvrir derrière elle, et elle reconnut sa silhouette. Elle paniqua.

— C’est lui !! C’est lui qui me suit depuis que je suis sortie du magasin !
S’écria-t-elle, en le pointant du doigt et se cachant derrière quelqu’un.

À la vue de cette personne, les employés explosèrent de rire.

— Pourquoi vous riez… ?
Demanda Annabelle, perdue, ne comprenant pas l’élément comique.

L’homme semblait tout autant déconcerté.

— Haha… ha… Ce n’est que Duncan… ! Ce n’est pas un détraqué, tu peux te rassurer… !
Expliqua une des employés.

— Duncan… ?
Répéta Annabelle.

*

Marianne était morte de rire.
Duncan et Annabelle étaient dans le bureau avec elle, et elle ne s’en remettait pas.

— Excusez-moi… je n’ai pas ri comme ça depuis une éternité… ah… Annabelle, je te présente mon vieil ami : Duncan. Duncan, voici ma chère et tendre Annabelle.
Annabelle le salua timidement. Elle avait encore un peu honte de l’avoir pris pour un détraqué.

— Je la rencontre enfin… j’aurais souhaité dans de meilleurs circonstances… je trouvais ça amusant qu’on se rende au même endroit après s’être bousculés, pas que ce soit hilarant à mes dépends…
Dit Duncan, dépité.

— Tu ne crains rien, Annabelle. Et si jamais Duncan devait te faire du mal. Je me ferai une joie de lui faire payer.
— Je veux bien voir ça… madame qui va moins souvent à la salle ces derniers temps.
— Tu vas pas me faire croire que tu as trouvé la motivation d’y aller.
— Ah bah si. J’ai un peu plus de temps récemment !
— Et les cours d’arts martiaux ?
— Chaque chose en son temps.
— Je suis encore capable de te faire mordre la poussière, ne me sous-estime pas.
— Je n oserai pas !

Annabelle les écouta sans un mot.
Elle découvrait comment Marianne était avec Duncan.
Elle qui était si douce avec elle, si attentionnée.

— Ah, excuse-moi Annabelle. Je connais Duncan depuis que je suis étudiante, ça fait une paire d’années maintenant…
— Ça ne nous rajeunit pas…
— Et non… il passe de temps en temps me voir parce qu’il a le temps de s’ennuyer à son travail.
— Disons que je ne suis pas aussi pris par mon travail qu’une certaine personne.
— C’est ce qu’on dit.

*

Annabelle se sentait de trop.
Marianne s’entendait extrêmement bien avec Duncan et elle ne pouvait s’empêcher d’être… jalouse.
Elle avait cette crainte. C’était la première fois qu’elle ressentait cela.
On lui avait offert tant d’amour, une émotion nouvelle à ses yeux, une chaleur humaine, et maintenant elle craignait de tout perdre, elle avait peur d’être en manque. Rien que d’imaginer Marianne et Duncan ensemble, son cœur se resserrait.
Pourtant, il n’avait rien fait de mal, et elle aimait trop Marianne pour l’éloigner de son ami, mais elle avait cette épine dans la poitrine.
Est-ce que Marianne allait la détester si elle était au courant de ce qu’elle ressentait présentement… ?

*

Marianne sentait qu’Annabelle n’était pas dans son état habituel.
Elle avait son regard perdu et fixait pas mal Duncan.
Une hypothèse lui traversa l’esprit et s’encra dans sa poitrine. Et si Annabelle était tombée amoureuse de Duncan… ? Duncan ne semblait pas insensible à Annabelle. Marianne le connaissait assez bien pour savoir que c’était son type de fille, mais jamais elle n’aurait pensé que les faire se rencontrer la mettrait
dans cette situation.
Elle voulait garder Annabelle pour elle seule, mais elle savait que c’était égoïste et même si sur le papier, Annabelle lui appartenait, elle gardait en tête qu’elle avait son libre arbitre.

*

Duncan prit à part Annabelle avant de partir et échangea son numéro avec elle pour pouvoir l’inviter à déjeuner.
Annabelle était intimidée. Elle accepta sans comprendre pourquoi. Duncan ressemblait à Marianne par le charisme qu’il dégageait. Il était sûr de lui et savait ce qu’il voulait. Il avait cette aura qu’on pouvait difficilement lui refuser quelque chose.

Il voulait s’entretenir en privé avec Annabelle parce qu’il ne la connaissait pas, il était encore un peu méfiant, et il voulait que cela reste entre eux.
Il tenait énormément à Marianne, et il voulait s’assurer qu’Annabelle était quelqu’un qui ne profiterait pas d’elle.

*

Au soir, chez elles, Marianne prit son courage à deux mains pour lui poser quelques questions.
Posées sur le lit, allongées l’une à côté de l’autre.

— Alors… qu’as-tu pensé de Duncan… ?
— Euh… il est bien habillé… ?
— Ses vêtements… ? Je parlais de son physique…
— Ah… euh… il est plutôt… vieux… ?

Marianne avait un pincement au cœur en posant ces questions, mais elle voulait savoir si Annabelle ressentait quelque chose pour lui.
Elle les avait vu, ils avaient voulu être discret.
Duncan s’était approché d’Annabelle et lui avait chuchoté quelque chose, avant de partir.
Cette vision la hantait.

— Lorsque je vais lui dire, il va être flatté ! Il ne me croit pas quand je lui dis qu’il a du charme pour un gars qui a la quarantaine ! J’ai vu que vous avez discuté tous les deux… Vous vous êtes dit quelque chose… ? Bande de petits cachotiers…
— Non non… il a souhaité qu’on s’échange nos numéros…
— Ah bon ?
— O-oui…

Annabelle se garda de lui dire la raison.

— Ah… ce n’est pas bête. Si jamais tu n’arrives pas à me joindre ou l’inverse. Ce n’est pas une mauvaise idée qu’il ait ton numéro.

— Ah… c’est pour ça…
Mentit Annabelle pour essayer de ne pas éveiller les soupçons.

Marianne fut rassurée.

*

Duncan lui envoya un message pour la prévenir de quand il serait disponible pour déjeuner avec elle.
Il lui demanda de s’organiser pour qu’elle ne soit pas avec Marianne ce jour-là.
Elle était dans l’appartement et elle attendait son appel.
Il l’avait prévenue pour qu’elle se prépare et qu’il vienne la chercher chez elle.

Marianne avait remarqué qu’Annabelle envoyait des messages à quelqu’un d’autre sur son téléphone.
Elle savait qu’elle n’avait pas beaucoup de numéros différents dans son répertoire de contacts, et elle se doutait que c’était avec Duncan qu’elle conversait.
Lorsqu’elle lui posait la question, Annabelle évitait de répondre.
Cela éveilla encore plus les soupçons.
Elle mourait d’envie de déverrouiller le téléphone d’Annabelle pour lire, mais elle se retint.
C’était à Annabelle et elle n’avait pas le droit de s’immiscer dans sa vie privée, quelle qu’elle soit.
Elle partit au travail et elle n’arrivait pas à se concentrer.
Elle imaginait Annabelle dans les bras de Duncan et cette vision l’horripilait.

*

Duncan était arrivé avec une très belle voiture et Annabelle fut intimidée. Elle aurait dû avoir l’habitude avec Marianne, mais tout ce luxe restait nouveau pour elle. Elle préféra rester silencieuse tout le long du trajet, Duncan lui jetant des regards de temps en temps.
Etrangement, il était beaucoup plus froid que la dernière fois et Annabelle ne se sentait pas à l’aise. Elle avait l’impression d’être une proie et se demandait si elle n’avait pas commis une erreur en acceptant ce déjeuner.
Installés à table d’un restaurant chic, elle avait toujours cette impression désagréable d’avoir été prise au piège.

Il l’observait, il analysait ses faits et gestes.

— Détends-toi, on croirait que je te séquestre.
Blagua-t-il, de manière très décontractée.

Annabelle osait à peine le regarder dans les yeux.

— Est-ce que tu sais pourquoi je t’ai invitée à déjeuner ?

Elle secoua lentement la tête. Elle avait perdu sa langue. Elle avait tellement peur de dire quelque chose de travers. Elle avait cette sensation qu’à la moindre erreur de sa part, il risquait de lui sauter au cou.

— Bien… On est ici parce qu’on va parler de toi… qui es-tu, en réalité ? Que cherches tu ?

Annabelle écarquilla les yeux. Qu’est-ce qu’il voulait dire ? Qui elle était… ?

— On va être clair. Marianne est une très vieille amie à moi. Je vois très bien à quel point elle est attachée à toi, et l’importance que tu as à ses yeux. Est-ce que tu en es consciente, au moins ? J’espère pour toi que tu n’as rien prévu contre elle. Si jamais tu cherches à la blesser ou lui vouloir du mal, sache que tu risques de le regretter.

Annabelle ne savait pas quoi répondre.
Non, elle ne savait pas qu’elle avait une telle importance aux yeux de Marianne, et jamais elle n’aurait eu l’idée de nuire à sa bienfaitrice.
Ce que Duncan avançait était blessant, qu’on puisse l’accuser de quelque chose de la sorte était terrible.
Elle se sentait insultée et elle aurait voulu quitter ces lieux au plus vite, mais elle ne pouvait pas. Ses jambes refusaient de bouger.

Duncan savait ce qu’il faisait. Ce n’était pas dans son habitude de jouer le mauvais rôle mais il faisait cela pour pousser Annabelle à bout. Il voulait savoir ce qu’elle cachait vraiment, si elle avait vraiment de mauvaises intentions ou non.
Qu’une jeune femme arrive et mette du baume au cœur à Marianne du jour au lendemain, c’était trop beau pour être vrai, trop beau pour qu’il n’y ait aucune mauvaise intention derrière. Il était méfiant.
Marianne était peut-être aveuglée par ses sentiments, mais lui non. Il avait un jugement plus clair, et il arriverait à tirer les vers du nez de cette Annabelle.
Il avait fait exprès de choisir ce restaurant qui avait des pièces privées pour les repas d’affaires.
Personne ne viendrait les déranger.
Il voyait qu’elle était en train de perdre pieds.
C’était exactement ce qu’il cherchait, qu’elle avoue tout et qu’elle expose son vrai visage.

— Je ne suis pas dupe. J’ai enquêté sur toi, et j’ai lu ton dossier. Pourquoi quelqu’un d’aussi normal que toi aurait décidé d’abandonner son humanité ? Cela ne tient pas la route. Qui t’a commandité ?

Annabelle était attaquée, et rien n’allait la sauver.
Elle devait s’en sortir seule, et qu’il ose parler de ses choix et qu’il juge son passé, elle ne pouvait pas le laisser l’insulter sans rien dire.

— Que savez-vous de moi ? Que savez-vous de ce que vous appelez la normalité ?!

Les larmes aux yeux, elle osa élever sa voix pour lui répondre. Sauf qu’elle avait une voix faible et tremblante, l’émotion trahissait ses cordes vocales, cela sonnait tellement mieux dans sa tête.

Duncan esquissa un sourire, il pouffa.
C’était ridicule qu’elle s’exprime de cette manière.

Elle ne se laissa pas abattre, elle devait lui dire ce qu’elle avait sur le cœur.

— Je ne vous permets pas d’assumer ce que ma vie valait avant de rencontrer Marianne. Croyez ce que vous voulez sur mon passé mais je ne vous permets pas de douter de mes intentions envers Marianne ! Elle m’a sauvée ! Elle m’a accueillie chez elle et s’est occupée de moi. Vous pensez vraiment que je chercherai à lui nuire ?! Allez-vous faire foutre !

Les larmes avaient fini par couler. Ce n’était plus de la peur mais bien de la colère qui s’exprimait.
Cet homme qui était soit disant un ami de Marianne, était à ses yeux un odieux connard. Pédant, imbu de lui-même, regardant de haut les autres classes en se faisant des films sur ce que leur vie était.
C’était le cliché de la classe supérieure qu’elle détestait. Comment pouvait-il être un ami aussi proche de Marianne ?

—Oh, vraiment ? Je me méprends ? Tu joues plutôt bien la comédie pour une gamine de ton genre. J’en ai rencontré des profils similaires, malheureusement ce n’étaient pas des filles aussi perverses pour profiter du désespoir et de la solitude de l’âme humaine, pour se faire passer pour une humaine de compagnie. Je t’avoue que c’était risqué de ta part. Je me serai peut-être fait avoir, à la place de Marianne. Joli stratagème.

— Vous êtes taré… ça va pas d’imaginer des scénarios comme ça… ?!
— Oh, je ne suis pas né de la dernière pluie, des filles souhaitant profiter de mon statut et de ma richesse, j’en ai vu passer. Tu ne vas pas me faire croire que tu es aussi naïve.

Annabelle était sans voix. Elle ne savait plus quoi faire pour prouver son innocence. C’était douloureux d’être accusée pour quelque chose qu’elle n’était pas.

— Arrêtez… pourquoi faites-vous cela… ?
Supplia-t-elle.

Elle aurait voulu appeler Marianne pour lui demander de l’aide, mais cela aurait-il confirmé qu’elle la manipulait ? Elle ne savait plus quoi penser ni quoi faire. Tout ce qu’elle était capable, c’était de sangloter en espérant qu’on la laisse tranquille.

— Je ne tolèrerai pas que tu blesses Marianne.

Il gardait un ton sévère et rien chez lui ne trahissait le moindre sentiment. Il semblait vouloir qu’elle s’effondre devant lui et lui demande pardon.

— Vous vous trompez de personne…

Cela était à la limite du supportable.
Elle ne méritait pas d’être traitée de la sorte. Jamais elle n’aurait souhaité être adoptée par un homme aussi sadique et dérangé que lui.

— C’est ce qu’on va voir. Ne me fais pas croire que tu n’as rien à te reprocher. N’est-ce pas la belle vie, aux côtés de Marianne ? D’être chouchoutée et goûter au luxe ? Comment comptes-tu te débarrasser d’elle et hériter de sa richesse ?

— J’en ai assez entendu… !

Elle se leva et, le visage larmoyant, elle se dirigea vers la porte de sortie.
L’air frais de l’extérieur lui fit du bien, elle sécha ses larmes et essaya de rejoindre une rue moins fréquentée pour reprendre ses esprits.
La morve au nez, elle n’avait pas de mouchoir sur elle, elle reniflait et sanglotait encore un peu.
Elle sortit son téléphone de sa poche. Elle allait devoir rentrer et à pieds. Elle remercia intérieurement Marianne de lui avoir fourni cet appareil avec de quoi la localiser.
Elle jeta un coup d’œil à la distance qu’elle allait devoir parcourir. Quelques heures de marche.
Avait-il fait exprès de s’éloigner autant ? Elle l’insulta dans sa tête de tous les noms. Pourtant le trajet en voiture avait semblé si rapide.
Elle se mit en route, avec un peu de chance, elle allait pouvoir rentrer avant Marianne.

*

Il était reste dans le restaurant.
Un arrière-goût désagréable dans la bouche.
Était-il allé trop loin ? Ce n’était pas le moment de douter. Rien n’était jamais trop loin pour protéger ses proches. Il tenait trop à Marianne pour ça.
Pourtant, Annabelle semblait sincère mais il avait eu des mauvaises expériences et cela biaisait son jugement. Et si Annabelle était juste une excellente comédienne ? Elle pourrait manipuler Marianne pour la retourner contre lui. Elle pourrait tout lui dire et tourner le récit à son avantage.
Il eut peur un instant. Marianne ne lui tournerait pas le dos ainsi, et si Annabelle appliquait cette stratégie, cela prouverait ses mauvaises intentions.
Cette discussion lui avait coupé la faim.
Il pensait qu’Annabelle reviendrait le supplier de la raccompagner, ou quelque chose dans ce style. Il avait fréquenté des fausses princesses aux fiertés mal placées et qui changeaient de comportement lorsqu’elles étaient dos au mur.
Au bout de plusieurs minutes, ne la voyant pas revenir, il s’en alla également. S’excusant platement au restaurant de devoir annuler.
Sur la grande rue, il ne vit personne correspondant au descriptif d’Annabelle.
Il commença à s’inquiéter.
Et si elle disait la vérité ?
Ou non, peut-être qu’elle le manipulait également.
Merde, si jamais il lui arrivait quoi que ce soit, il serait dans un sale pétrin. Marianne ne lui pardonnerait pas d’avoir abîmé sa chose physiquement. Ça, il pouvait en être certain. Il retourna à la voiture et essaya de réfléchir.

— Merde ! Fais chier !
S’énerva-t-il en tapant sur le volant.

Il laissa exprimer sa frustration.
Que faire dans ce cas ? Le plus important était de la retrouver et de la ramener chez elle.
Réfléchir, réfléchir. Elle avait certainement dû essayer de rentrer par ses propres moyens.
Il regarda le plan aux alentours et afficha le trajet à pieds jusqu’à chez Marianne.
Elle ne devait pas être loin. Il préféra partir sur cette hypothèse que de penser au pire en imaginant un enlèvement. Ou qu’elle se soit fait renverser par un véhicule. Mieux valait rester positif.
Il tourna et retourna dans les ruelles en cherchant une tête blonde.
Heureusement il la retrouva au bout d’un bon quart d’heure. Soulagé il gara la voiture un peu plus loin pour la rattraper à pieds et lui parler.
Elle continua à marcher en l’ignorant.

— Hey ! Arrête-toi !

— Qu’est-ce que vous me voulez ? Ça vous a pas suffit de m’insulter ? Vous voulez m’agresser en public aussi ?
Lui dit-elle, encore en colère.

— Non… est-ce qu’on peut discuter calmement… ?
— Comme au restaurant ? Pff, oui bien sûr.
— J’ai garé ma voiture pas loin, laisse-moi au moins te raccompagner.
— Non merci. Laissez-moi tranquille.

Il l’attrapa par le bras pour la faire s’arrêter et qu’elle lui fasse face.

— Lâchez-moi.
— Est-ce que tu veux vraiment faire une scène en public… ?
— C’est une menace ?

— Non… je veux juste te raccompagner chez Marianne, s’il te plait…
Finit-il par supplier, d’un long soupir.

Epuisé, il savait que s’il cherchait à la menacer ou s’imposer, cela aurait l’effet inverse. Il l’avait compris avec le restaurant.

Annabelle se laissa convaincre.
Elle n’avait pas spécialement envie de marcher encore une heure, elle ne savait pas si elle aurait assez de batterie sur son téléphone avant d’arriver à destination.
Et son ton dans la voix était moins directif que dans le restaurant. Il semblait sincère. Elle se laissa convaincre. Aussi parce qu’elle voyait les regards des passants qui se demandaient s’ils étaient en train de se quereller en tant que couple. Elle n’avait aucune envie de se donner en spectacle.
Elle le suivit et ils s’installèrent dans la voiture.
Elle n’osa rien dire. Elle ne savait pas quoi dire.
Elle était contrariée, une once de colère résidait encore en elle. Tout ce qu’elle voulait c’était rentrer chez elle, retourner auprès de Marianne. C’était le seul endroit où elle se sentait bien et en sécurité.
Duncan eut pitié de ses larmes et de son nez qui coulait, il sortit un mouchoir en tissu de sa poche sur lequel était brodé ses initiales, et il lui tendit.
Elle n’eut pas le choix que de le remercier et de se moucher bruyamment dedans.
Il ne savait pas par quoi commencer. Il était rassuré d’avoir réussi à la retrouver, il se sentait idiot.
Peut-être aurait-il dû essayer par la croire en premier lieu.
Alors il s excusa, de s’être comporté comme il l’avait fait.

— Bon… je tenais tout d’abord par m’excuser… je… j’ai dit des choses un peu dures. Marianne est mon amie depuis des années et je m’inquiète un peu trop pour elle… c’est la première fois qu’elle est aussi proche de quelqu’un et je ne suis pas serein…

Il cherchait ses mots.
Annabelle s’était calmée et avait les esprits plus clairs pour se rendre compte que Duncan devait tenir énormément à Marianne pour l’avoir poussée à bout. Son comportement n’était pas plus acceptable mais elle pouvait au moins comprendre pourquoi il l’avait fait.

— Je ne te fais pas entièrement confiance… je te garde à l’œil, mais je te laisse le bénéfice du doute. Si jamais tu nuis à Marianne, je ne te laisserai pas t’en tirer facilement.
— Peu importe ce que vous pensez de moi. Est-ce que vous me raccompagnez ou vous me laissez partir ?

Annabelle ne voulait plus avoir affaire avec lui. Elle était épuisée de chercher à le convaincre de son innocence.
Annabelle le remercia à demi-mot en sortant de la voiture et elle ne se retourna pas pour lui dire au revoir.
Elle aurait préféré que tout cela n’ait pas eu lieu.
Adossée à la porte, après être rentrée dans l’appartement, elle avait encore son mouchoir en tissu.
Elle aurait voulu le jeter, le bruler, mais sa bonne conscience lui dit de ne rien à faire, à part le nettoyer pour lui rendre.
Elle était encore hors d’elle.
C’était un connard, mais c’était un connard qui s’inquiétait pour Marianne, et qui ne lui faisait pas confiance. Il était dans son droit de se méfier mais Annabelle avait encore en travers de la gorge tout ce qu’il lui avait dit.
Son ventre lui rappela qu’elle n’avait rien avalé depuis la veille et elle essaya de grignoter quelque chose avant que Marianne n’arrive.
Marianne remarqua que quelque chose était différent.
Annabelle avait les yeux rouges et semblait avoir pleuré, mais elle n’était pas sûre.
Elle la prit dans ses bras.

— Tu es sûre que tu vas bien… ?

Annabelle mentit et Marianne se douta de quelque chose.
Annabelle resserra son étreinte dans les bras de Marianne.
C’était bien ici qu’elle se sentait le mieux.

*

Marianne remarqua le mouchoir et le reconnu.
La jalousie l’emporta.
Annabelle avait-elle vu Duncan en secret ?
Est-ce qu’ils avaient une liaison ? Cela la rongeait et elle n’osait pas en parler à Annabelle.
Elle avait trop peur qu’elle lui confirme que c’était vrai.
Elle ne voulait pas se disputer avec elle.
Elles étaient dans les bras l’une de l’autre, dans le lit.

— Annabelle… Qu’est-ce que le mouchoir de Duncan fait chez nous… ? Est-ce que tu as quelque chose à me dire… ?
Finit par demander Marianne.

Cela faisait des jours qu’elle tournait cette question dans sa tête sans réussir à la poser.
Annabelle se crispa et Marianne le remarqua.

Annabelle ne pouvait s’empêcher d’avoir un rejet à la mention de Duncan. Elle avait envie de l’insulter mais c’était l’ami proche de Marianne.

— Annabelle… ? Que s’est-il passé… ? Tu peux me le dire… Est-ce que vous avez une liaison… ?

— Non ! Non !!!
S’écrit Annabelle, dégoutée qu’elle puisse imaginer cela.

— Dans ce cas… qu’est-ce que tu me caches… ? Il y a quelque chose que tu ne me dis pas…
— Nous avons…

Annabelle cherchait les bons mots pour que la situation ne se retourne pas contre Marianne et Duncan.
Elle ne voulait pas créer un conflit entre les deux amis.

— Il m’a… invitée à déjeuner.
— Il a… mais pourquoi ?!
— On a appris à mieux se connaitre… il s’inquiétait pour toi.
— Vraiment… ?

Annabelle acquiesça. Elle avait dit la vérité sans entrer dans les détails.

— Et le mouchoir… ?
— J’ai… j’avais le nez encombré…

Marianne sentit qu’Annabelle n’était pas à l’aise et semblait trembler dans ses bras. Elle n’insista pas.
Elle allait devoir avoir une conversation avec Duncan.

*

Elle emporta le mouchoir lavé avec elle et en profita pour déjeuner avec Duncan pour le lui rendre.
Elle posa le mouchoir sur la table.

— Je crois que c’est à toi.

Duncan était blême.

— Tu m’expliques ?
— Ce n’est pas du tout ce que tu crois, je ne sais pas ce qu’Annabelle t’a raconté, cette profiteuse… !
— Qu’est-ce que je crois ? Comment tu l’as qualifiée… ?
— Elle cherche à nous monter l’un contre l’autre.
— Absolument pas. Sais-tu au moins ce qu’elle m’a dit ?
— Non… ?
— Que vous avez déjeuné ensemble.
— Ah oui, c’est vrai.
— Comment ça « ah oui » ?
— Je l’ai invitée à déjeuner…
— Je vais être directe et je veux que tu sois sincèr avec moi : est-ce que vous avez couché ensemble ?
— Quoi ?! Non ! Ça va pas ?!
— Ok, alors pourquoi vous me cachez ça ?

Marianne était rassurée mais elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi ils semblaient y avoir quelque chose.

— Elle t’a pas raconté… ?
— Raconté quoi ? Ce que vous avez mangé ?
— Euh… oui par exemple.
— Non.

Il soupira.
Il se demandait si ce n’était pas pire qu’il doive raconter ce qu’il s’était passé, mais au moins il avait l’avantage de lui raconter la vérité.
Après lui avoir avoué les évènements.
Marianne tremblait de rage.

— Donne-moi une bonne raison pour que je ne t’enfonce pas mon poing dans ton visage.
— Je l’ai fait pour toi.
— Je ne t’ai rien demandé.
— Je m’inquiète.

Marianne essaya de se calmer

— Je sais que tu as eu des expériences désastreuses en amour, mais ce n’est pas une raison pour croire que cela n’existe pas.
— Quoi ? L’amour ?
— Les gens bienveillants. Annabelle n’est pas ce que tu crois.
— Qu’es-ce qui te fait croire ça… ?
— Parce qu’elle n’a jamais exigé des choses de moi. Elle me donne énormément, tu ne te rends pas compte…
— Non, je ne me rends pas compte.
— Je devrais te frapper pour lui avoir parlé ainsi.
— Je l’ai fait pour toi.
— Je vais être claire. C’est un avertissement. Ne t’avise plus jamais de lui parler sur ce ton.

Il leva ses mains pour se défendre.

— Ok, ok. Ne viens pas pleurer lorsque tu te rendras compte que j’ai raison.
— Merci de te soucier de moi, mais tu vas faire quoi si tu as tort ?
— Je m’excuserai platement à Annabelle, et je serai heureux pour vous. Tu veux quoi d’autre ?
— Je sais pas… je réfléchis. Je te le dirais quand une excellente idée me viendra en tête. Je n’arrive pas à croire que tu aies pu lui tenir ce genre de propos.

Marianne lui raconta pourquoi elle avait confiance en Annabelle.
Contrairement à un simple animal, Annabelle était humaine et était dôté d’une certaine intelligence sociale.

— Qui te dit qu’elle ne fouillait pas chez toi, lorsqu’elle a fait le ménage ?

Marianne le jugea.

— Qu’est-ce qu’il te faudrait pour avoir confiance en elle ? Qu’est-ce que je pourrais faire pour te prouver qu’elle n’est pas ce que tu crois ?
— On pourrait tenter une expérience qui nous mettrait d’accord sur ce de quoi elle pourrait être capable.
— Je t’écoute.
— Il faudrait lui faire croire que tu ne veux plus d’elle. Confie-la-moi pendant une semaine.
— T’es tombé sur la tête ?
— Je suis sérieux. Si au bout d’une semaine chez moi, je n’arrive pas à prouver qu’elle est malveillante, alors j’admettrai que j’ai tort.
— Et tu veux que j’arrive à lui faire croire ça comment ? Elle sait que je l’adore et je pense que c’est réciproque.
— Tu pensais qu’on avait couché ensemble, on peut partir sur ça. Que tu ne lui fais plus confiance et que tu te débarrasses d’elle. Qu’elle est souillée ou quelque chose dans le genre.
— T’es sérieux ?
— Bien sûr. Je te promets de pas la blesser physiquement.

Marianne plongea son visage dans ses mains pour réfléchir.

— Tu me demandes de mentir…
— Annonce lui, et je m’occupe du reste.
— Si jamais tu as tort…
— Je sais, je vous devrais des énormes excuses.

*

Marianne rentra chez elle et du mentir à Annabelle.
Elle fit semblant d’être énervée et elle fit la valise d’Annabelle.
— Marianne… ? Que se passe-t-il… ?
— J’ai discuté avec Duncan… vous avez couché ensemble… pourquoi tu m’as menti… ? Je te faisais confiance… je ne veux plus te voir…
— Non… ce n’est pas vrai ! Je n’ai jamais couché avec Duncan ! Marianne… tu dois me croire !

Annabelle perdait pieds. Elle n’arrivait pas à y croire. Elle avait l’impression d’être dans un cauchemar.

— Duncan va venir te chercher… tu pourras passer le reste de tes joursà ses côtés…
Ajouta Marianne, qui avait intérieurement le cœur brisé.

— Non… Marianne… écoute moi… ne fais pas ça… je déteste Duncan ! Je n’aurais jamais couché avec lui, je ne veux rien avoir affaire avec lui… ! Crois-moi !

Cela lui brisait le cœur de voir Annabelle dans cet état, elle voulait y croire. Après une semaine. C’était le délai qu’avait annoncé Duncan.
Elle priait intérieurement qu’Annabelle lui pardonne si jamais l’hypothèse de Duncan était fausse.

Annabelle était démunie, elle aurait voulu croire à une mauvaise blague, à un cauchemar.
Duncan arriva et il emporta sa valise et elle n’eut pas d’autre choix que de le suivre.
Marianne lui avait tendu les documents de son dossier d’adoption.
Annabelle n’arrivait pas à avaler ce qui se passait.
Dans la voiture, elle resta muette.

— Tu ne pourras plus nuire à Marianne si tu vis avec moi.

Annabelle comprit alors pourquoi Duncan avait menti, et pourquoi Marianne avait cru en ce mensonge.
Pourquoi. Qu’avait-elle fait pour mériter ça ?
En arrivant chez lui, il la fit dormir sur le canapé.
Il la laissa et ne s’occupa pas plus d’elle.
Il commençait à se faire tard et il commanda à manger.
Il n’avait pas plus le temps de cuisiner et il fit comme si elle n’était pas là, en observant ses réactions.
Il savait exactement ce qu’il faisait.
Annabelle était restée dans un coin du salon, loin de Duncan et fixait son téléphone.
Elle aurait voulu appeler Marianne mais elle n’était pas en état de l’écouter.
Elle réfléchissait à un message pour lui expliquer à quel point elle était sincère, mais peu importe comment elle le tournait dans sa tête, cela sonnait creux. Surtout avec ce qu’avait pu lui raconter Duncan.
Elle était partagée entre la haine et la colère qu’elle ressentait pour Duncan et le désespoir.
C’était fini. Le paradis qu’elle avait vécu aux côtés de Marianne. Tout s’était écroulé.
Elle ne voyait pas comment elle pouvait réparer cela ni retourner dans le temps.
Lorsqu’on touche le fond, on est prêt à n’importe quoi.

2022.01.31

Vente

Elle avait fourni les documents nécessaires, signé tous les papiers officiels après les avoir relus.
Elle connaissait les termes, les conditions et tout ce à quoi elle renonçait. Son libre arbitre, sa propriété intellectuelle. Elle savait tout ça.
La gérante lui expliqua tout de même tout cela, pour être sure qu’elle était consciente de son choix, de sa décision.
Qu’elle ne pourrait pas revenir en arrière.
Puis, on lui demanda de retirer ses affaires, tous ses biens personnels furent confisqués et rangés soigneusement. On lui donna une tenue, un haut et un bas, et elle fut accompagnée dans une chambre libre.
Cela ressemblait à une cellule psychiatrique, mais le stricte nécessaire était là.
Une pièce avec un lit, un lavabo et des toilettes.
On lui expliqua que les repas lui seraient apportés et qu’on l’appellerait pour l’emmener à la douche lorsqu’ils jugeraient que ce soit nécessaire.
Elle serait convoquée pour passer des examens médicaux et psychologiques pour compléter son dossier dans les jours à venir.
Elle était là, assise sur ce lit presque trop dur, le matelas fin lui rappelait celui de chez elle, ainsi que la taille. Cela ne la dépaysait pas trop, et à cette pensée, elle esquissa un sourire. Les murs étaient mous.
Elle s’y adossa et réfléchit à tout ce qu’on venait de lui dire.
C’était si simple. Si simple de s’abandonner.
Pour l’instant, elle ne pensait pas aux conséquences.
Son compte en banque, son appartement, son travail.
La maison s’occupait de tout.
De fermer son compte bancaire : pour le peu qu’il contenait, l’argent dessus serait retiré et ajouté à sa valise d’adoption.
On s’occupait de rendre son appartement, contacter le propriétaire, mettre fin à la location, contacter son emploi actuel pour mettre fin à son contrat.
Résilier tous les contrats la concernant.
C’était un système bien organisé.
Elle ferma les yeux.
Ses parents avaient peut-être raison, elle était bonne à rien, mais qu’est-ce que c’était bon de ne devoir penser à rien. S’abandonner.
Un sourire timide se dessina sur son visage d’ange.
Elle se laissa tomber sur l’oreiller et s’endormie ainsi, dans une émotion de béatitude.

*

Cela faisait déjà presque une semaine qu’elle était là.
Elle s’était vite habituée au rythme de son nouvel emploi du temps.
Rien faire à part méditer, en attendant d’être adoptée, en attendant une nouvelle vie aux ordres ou sous la domination d’un inconnu. Peut-être qu’elle donnerait un sens à sa vie, elle l’espérait.
Elle avait fait ses visites médicales, les résultats ne devraient pas tarder. Elle avait été surprise qu’on lui demande si elle se droguait ou autres médications illicites. Elle avait répondu à la négative. Le médecin l’avait regardée en souriant, en lui disant que beaucoup mentaient mais que la prise de sang tirerait ça au
clair.
Elle avait été pesée et mesurée, de haut en bas, en largeur. Il ne fallait pas être pudique.
On lui posa également des questions sur ses menstruations. Si elle était encore fertile.
Des scanners et des échographies pour savoir si elle n’avait rien de sous-jacent. Même le dentiste.
Elle avait été étonnée de la batterie d’examens qu’elle avait dû passer. Elle même, elle n’avait jamais fait tout cela pour elle, lorsqu’elle était encore humaine.
Cela expliquait en partie le prix exorbitant des humains de compagnie, en tout cas, lorsqu’on passait par une entreprise réputée.
La gérante était bavarde, peut-être était-ce parce qu’elle n’avait pas beaucoup de personnes avec qui discuter, en tout cas, elle avait trouvé Annabelle plutôt normale et une interlocutrice convenable.
Elle lui avait expliquée que certaines maisons ne s’embêtaient pas avec ça, et qu’elles vendaient des mineurs désespérés à bas prix, sous le manteau. Pas de certificat, pas d’examens, rien. Qui sait ce que les acheteurs faisaient d’eux, c’étaient des bouts de viande qui disparaissaient dans la nature.
Cela faisait froid dans le dos.

Annabelle avait émis l’idée que peut-être, certains en achetaient pour les sortir de cette pauvreté, de ce désespoir.
La gérante lui avait ri au nez en lui disant qu’elle était bien naïve, bien candide pour son âge.

— Tu vas me manquer quand tu seras adoptée. Tu es presque normale et je n’aurais personne avec qui discuter.
Avait blagué la gérante.

Elle n’était pas qu’un monstre cupide. Elle espérait au fond d’elle que Marianne soit acquise par quelqu’un de pas trop détraqué.
Quoi qu’il en soit, il restait encore quelques jours de répit avant qu’Annabelle soit mise sur le marché de manière officielle.
Elle savait que son profil ne resterait pas longtemps dans son établissement.

*

Annabelle entendait les pas dans le couloir, les voix étouffées par la pièce.
Elle se demandait si elle en viendrait à espérer qu’on l’adopte comme les autres personnes dans les autres cellules. Ceux qui étaient là depuis longtemps, un certain temps.
Elle était comme un animal en cage, en vitrine dans une animalerie. Peut-être qu’avec un peu de chance elle mourrait ici.
Elle appréhendait tout de même son futur acquéreur.
Elle pouvait se rassurer que son tour n’était pas encore venu, alors les bruits qu’elle pouvait entendre autour de sa chambre n’étaient pas trop inquiétants, pour l’instant, parce qu’ils n’étaient pas adressés à elle. Elle ne risquait rien pour le moment. Elle profitait du calme actuel.

*

Elle sursauta. Était-ce le moment d’aller manger ou d’aller à la douche ? La notion du temps était différente lorsqu’on avait pas d’horloge ni de montre.
On venait de frapper à sa porte et la gérante lui dit de se préparer. Qu’exceptionnellement, elle allait partir plus tôt.
Annabelle était prise au dépourvu.

— Bon courage pour la suite.
Lui souhaita-t-elle.

Elle s’attendait à voir un vieil homme, et elle fut assez surprise de voir une femme, propre sur elle, clairement d’un milieu social différent.
Ce qui était assez logique.
Elle se retourna vers la gérante, les yeux plein de questions et d’incompréhension. Elle attendait des réponses mais c’était trop tard, elle était vendue et elle allait devoir suivre sa nouvelle propriétaire.
Elle s’avança avec sa valise, ne sachant pas quoi dire, ni comment se comporter.
Elle n’avait pas été assez préparée psychologiquement. Il ne fallait pas qu’elle baisse sa garde, ce n’était pas parce que c’était une femme qu’elle était moins perverse ou moins méchante. On ne savait pas.
Marianne s’avança vers elle, et lui prit sa valise.
Puis elle retira son manteau pour lui poser sur ses épaules.

— Il ne fait pas très chaud dehors, n’attrape pas froid.
Dit-elle, d’un souffle.

Peut-être était elle aussi déroutée par cette situation.
Annabelle fut touchée par ce geste. Il y avait encore la chaleur de sa propriétaire dedans, et cela réchauffa un peu son cœur. Même si elle restait méfiante.
En sortant, l’air frais de la nuit la fit frissonner, et elle remercia la dame intérieurement.
Elle ne savait pas quoi dire sans paraitre plus bête qu’elle ne l’était.

— La voiture n’est pas loin, il y fera meilleur.
Elle s’avança pour lui montrer le chemin.

Activant la clé pour ouvrir le coffre et y poser la valise.
Annabelle restait ébahie par la luxure de cette voiture.
Quelle marque ? On faisait des voitures aussi belles et sophistiquées de nos jours ? Elles ne vivaient décidément pas dans le même monde.
Obnubilée par ce qu’elle voyait, elle resta plantée là et Marianne la fit revenir sur terre en lui demandant de s’installer sur le siège passager.
Les joues un peu rosies par la honte d’être restée plantée là, comme une idiote, elle ouvrit la portière pour s’installer sans tarder.
Elle cacha en partie son visage dans le manteau chaud et préféra se taire.
L’intérieur de la voiture était encore plus classe.
Ce n’était pas possible que l’intérieur soit aussi propre. On aurait dit qu’elle était neuve. Elle attacha sa ceinture et attendit.
Marianne mit la voiture en route et alluma le chauffage, puis une petite musique de fond envahit l’espace.

— Tu t’appelles Annabelle, c’est ça… ?
— O-oui.
— Ah, moi c’est Marianne. Tu peux m’appeler Marianne.

Elle resta concentrée sur la route et conduisit jusqu’à chez elle. Empruntant une voie rapide avant de prendre une sortie et rejoindre le centre-ville.
Le silence dans la voiture était pesant, s’il n’y avait pas eu cette bande son qui faisait agréablement passer le temps.
Annabelle regardait les lumières de la nuit par la fenêtre, perdue dans ses pensées, elle ne savait toujours pas comment elle devait se comporter. Rien ne l’avait préparée à la suite. Elle savait juste qu’elle devait obéir à son maitre, et dans son cas c’était une femme.
Allait-elle lui demander de faire des choses… sexuelles ? Elle était troublée.
Ou alors allait-elle devenir une employée ? Cette Marianne avait la tête d’une cheffe d’entreprise. C’était cher payé pour juste avoir une simple employée. Quoi qu’elle n’y connaissait rien, peut-être qu’il était moins cher d’acheter un humain et ne pas avoir à le payer à vie.
Dans son fil d’hypothèses, elle ne remarqua pas qu’elles étaient déjà arrivées.
Garée dans un parking souterrain, elle sortit et elles empruntèrent un ascenseur qui les amena dans un couloir d’immeuble.
Cela ressemblait à un hôtel de luxe, aux yeux d’Annabelle.
Tout compte fait, peut-être qu’elles allaient avoir des relations sexuelles, et cela la paniquait, une goutte de sueur froide dans le dos, elle n’avait jamais fait ça avec une femme, et elle n’avait jamais fait ça tout court.
Elle essayait de se calmer intérieurement pour ne pas montrer qu’elle était effrayée à cette idée.
Puis Marianne ouvrit la porte, et entra en première, poussant quelque chose de son pied et invita Annabelle à entrer.

— Je suis vraiment désolée… je ne reçois littéralement personne chez moi… ne fais pas attention au désordre.

Annabelle resta bouche bée.
La porte fut fermée derrière elle et elle resta sans voix devant ce qu’elle voyait. Elle ne savait pas si elle était plus subjuguée par la taille de l’appartement, la décoration, l’ameublement et les équipements sortis d’un magazine ou d’une publicité.
Ce n’était pas un désordre. C’était un capharnaüm. Il y avait des affaires partout, par terre, sur les meubles, la vaisselle accumulée qui n’était pas faite, des vêtements propres ou sales empilés dans un coin, jetés sur un meuble, des paquets de nourriture vides, la poubelle pleine qui débordait.
Comment une femme aussi bien habillée pouvait elle vivre ici ? Cela devait être une blague.
Elle resta là, à regarder ce paysage irréel, pendant que Marianne essayait d’arranger les lieux en attrapant ou poussant des pieds ce qui pouvait gêner le passage.

— Est-ce que tu as faim… ? Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? Ma salle de bain est par ici, si tu veux prendre une douche, ou un bain. Je vais te sortir quelques vêtements de rechange, je peux pas te laisser avec ça…

Elle accepta la proposition de la douche avec grand plaisir. Surtout si elles devaient coucher ensemble.
Elle essaya de réunir son courage à deux mains. Il fallait bien qu’elle franchisse le pas un jour. Ce n’était pas de sa faute, elle n’avait jamais eu l’occasion de le faire, et cela ne l’avait jamais vraiment intéressée.
Ou du moins, elle n’en ressentait pas le besoin, elle pensait qu’elle pourrait s’en passer. Maintenant, elle le regrettait.
La salle de bain était à peu près praticable.
Marianne y passa quelques minutes à ramasser ses affaires grossièrement et s’en alla pour laisser Annabelle seule. Fermant la porte derrière elle.
Marianne s’assit sur le canapé qu’elle avait désencombré et plongea son visage dans ses mains.

— Putain, qu’est-ce que j’ai fait.
Soupira-t-elle.

Lorsque Annabelle sortit de la salle de bain, elle était nue, avec ses vêtements et le manteau de Marianne dans les bras.
Marianne ne le remarqua pas tout de suite, elle avait la tête dans son dressing, cherchant quelques vêtements.
Elle entendit la porte de la salle de bain s’ouvrir.

— Je suis désolée, je n’ai pas de pyjama… j’essaye de te trouver quelque chose d’assez confortable pour dormir mais je crois que je n’ai rien d’autre à part des t-shirts. Ils sont à ma taille mais ça devrait faire l’affaire.

Elle prit un t-shirt gris simple et se dirigea vers Annabelle et à sa vue, elle resta bloquée. Sa mâchoire tomba virtuellement par terre.

— Euh… je ne sais pas où je dois poser ces affaires… merci pour le manteau…
Dit Annabelle, un peu gênée.

— Je- de rien, laisse-moi te débarrasser…

Marianne essaya de rester de marbre. Elle lui tendit le t-shirt et la débarrassa des vêtements, empilant le tout sur un autre tas. Et posa son manteau sur le porte manteau à l’entrée. Au moins une chose à sa place.
Marianne était perturbée. Une chose était certaine, Annabelle ne la laissait pas indifférente.
Les joues plus chaude que la normale, lorsqu’elle revint, elle crut faire une syncope.
Elle était plus grande et avait les épaules plus larges qu’Annabelle, mais elle n’avait pas pris en compte la poitrine généreuse de cette dernière, qui se retrouvait presque à l’étroit dans son t-shirt. Et elle n’avait
pas de culotte. Le bas du t-shirt arrivait pile poil au-dessus de son pubis qui était au naturel, d’un blond bouclé.
Elle essaya de ne pas la fixer trop intensément, mais elle la trouvait terriblement craquante.
Elle avait cet air de jeune fille un peu perdue, innocente, telle une poupée.
Elle essaya de penser à autre chose.

— Un bas, j’ai oublié de t’en sortir un. J’espère que la taille ira…
Se précipita-t-elle de nouveau dans son dressing.
Elle n’avait que de la lingerie.

— Je suis désolée, je n’ai que ça à te proposer…
S’excusa-t-elle, les oreilles rouges.

Annabelle l’enfila sans broncher.

— Je n’ai pas de chambre d’ami… mais tu peux dormir dans mon lit. Je risque de ne pas dormir beaucoup de toute façon.

Elle jeta un œil à l’heure et soupira.
Annabelle interpréta ses paroles autrement.
Elle la suivit jusqu’à la chambre, et elle n’osa pas s’y installer.
Marianne dut lui dire explicitement pour qu’elle daigne se glisser sous la couverture.
Elle ressemblait à un animal apeuré.
Marianne baissa la lumière et s’installa sur la couverture, encore toute habillée.
Voyant Annabelle toute tremblotante et roulée en boule dans le lit, elle s’inquiéta.

— Tu as froid… ?
— N-non…
— Mais tu trembles… tu es sûre que ça va… ?
— O-oui.

Puis Marianne réalisa qu’elle avait peut-être peur.
Elle s’approcha d’elle, doucement, elle n’osa pas la toucher, ni même effleurer ses cheveux.
Cette situation était nouvelle pour elles deux, et elle n’avait aucune expérience en la matière. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait faire d’elle. Elle savait qu’elle était maintenant à elle, mais elle n’avait aucune vocation à la forcer à faire des choses, ni la maltraiter.
Espérer qu’elle l’apprécie et que cela se passe bien entre elles. C’est tout ce qu’elle pouvait faire.
Elle vit la réaction d Annabelle lorsqu’elle s’approcha. Elle avait peur. Et cette réaction lui fit mal au cœur.

— Hey… je ne te veux aucun mal. Tu es en sécurité ici. Tu ne risques rien.
Dit-elle d’une voix douce.

Est-ce qu’elle avait peur de Marianne ? Est-ce qu’elle craignait pour sa vie maintenant ?
Elle s’éloigna avec précaution et préféra quitta la pièce. La laissant dormir et se reposer.
Il était presque 6h, et elle n’avait pas trouvé le sommeil.
Elle avait pire, elle avait fait l’acquisition de quelqu’un et elle ne savait pas du tout comment faire pour gérer cette nouvelle personne.
Elle s’assit sur son canapé et elle réussit à s’endormir une petite heure, avant que son réveil ne sonne.
Elle paniqua et l’éteint aussitôt pour éviter de réveiller Annabelle.
Elle jeta un coup d’œil dans sa chambre.
Il y avait une petite tête blonde qui dormait à poings fermés. Elle éteignit la lumière et tira les rideaux pour la protéger des rayons du soleil.
Ce n’était malheureusement pas un rêve.
Elle retourna dans son salon et se prépara à partir.
Claquant la porte derrière elle.

Annabelle s’était endormie comme une masse après que Marianne ait quitté la pièce.
Elle ne comprenait pas ce qui se passait.
Elle pensait qu’elle allait la forcer à avoir une relation intime avec elle, et elle était partie. Elle l’avait laissée.
Puis ses mots l’avaient touchée en plein cœur.
Cela l’avait rassurée, même si elle restait craintive.
Et si elle mentait ?
Elle s’était réveillée presque en sursaut, après avoir fait une nuit réparatrice.
C’est que le lit était plus que confortable. Comment était-il possible de dormir aussi bien dans un matelas aussi moelleux, dans des draps aussi doux. Elle était peut-être morte et elle se retrouvait au paradis.
Elle se leva et se retrouva dans le salon.
La vue qu’elle avait la fit redescendre dans la dure réalité. Ce n’était décidément pas le paradis, ou alors c’était un paradis dépotoir.
Elle vit l’heure. Il était déjà 14h et personne ne l’avait réveillée. L’appartement semblait vide.
Elle visita les autres pièces. Personne.
Elle était seule.
Qu’allait-elle faire en attendant que Marianne rentre.
Elle ne lui avait rien donné comme instructions.
Que devait-elle faire ?
Elle n’osa pas retirer les vêtements qu’elle portait. C’était Marianne qui lui avait donné. Peut-être qu’elle préférait qu’elle les garde sur elle.
Elle avait peur de faire une bêtise.

Par contre. Elle ne pouvait pas laisser son appartement dans cet état. C’était sûr.
Vu la tête qu’elle tirait lorsqu’elle arriva, l’état actuel n’était pas une direction artistique voulue.
Alors elle se mit à ranger. À réunir les vêtements, jeter les emballages à la poubelle.
Au bout de plusieurs heures de dur labeur, elle réussit à voir le sol de l’appartement.
Elle essaya de deviner ou étaient rangés les outils et autres sans trop fouiller ni déplacer les choses qui étaient à leur place.
Ne sachant pas quel programme elle utilisait sur sa machine à laver, elle empila les vêtements sur un même tas, qu’elle réunit dans la buanderie. Le panier à linge sale était plein et débordait au sol.
Elle put faire la vaisselle, faire un peu la poussière.
Lorsqu’elle eut fini, elle retourna dans la chambre pour y faire le lit, et comme elle avait un peu froid dans cette tenue, elle se glissa à nouveau dans ce lit douillet et se rendormit.

*

Marianne avait l’habitude d’aller travailler à pieds. L’appartement n’était pas très loin de l’établissement qu’elle tenait et aujourd’hui, elle avait en plus besoin de réfléchir.
Elle imaginait déjà Duncan se payer sa tête lorsqu’elle lui dirait qu’elle avait acheté un humain.
Elle était tombée bien bas.
Le seul côté positif, c’était qu’elle était passée par une maison qui semblait sérieuse. Elle avait tous les papiers nécessaires pour prouver qu’elle était en ordre.
En parlant de papiers, elle avait oublié la valise dans le coffre de sa voiture. Elle avait la tête à autre chose hier soir, enfin, il y a quelques heures, et cela lui était sorti de la tête.
Elle déjeunait avec Duncan qui s’inquiéta du teint pâle de son amie. Elle lui raconta sa nuit.

— Tu te fous de moi ?
— Non non… je suis sérieuse… tu peux te moquer… je devais vraiment être au fond du gouffre hier soir…
— J’y crois pas… t’es sûre que c’est un établissement clean, hein ? Et elle est comment la fille ?
— Bah… timide ? Pas très bavarde ? Effrayée ?
— Tu l’as laissée chez toi ?
— Bah oui. Je n’allais pas l’emmener avec moi, elle aurait paniqué si elle avait vu dans quoi je travaille. Vu sa réaction hier soir…
— Elle est toute seule chez toi ?
— Oui… et ?
— T’as pas peur qu’elle te vole des trucs… ?
— Euh… non. Vu à quoi ressemble mon appartement actuellement, sauf si elle veut revendre mes vêtements sales, et si elle arrive à porter mes meubles. Elle est plus petite que moi et je ne pense pas qu’elle fasse beaucoup d’exercices. Sauf si elle cache bien ses muscles.
— Et si jamais elle s’enfuit ? T’as fermé la porte avant de partir ?
— … Putain, c’est vrai ça. Rien ne l’empêcherait de s’en aller.
— Ça serait con, vu le prix que t’as payé !
— Merde, imagine elle sort et elle a des problèmes… si elle se met en danger…
— Non mais, imagine c’est elle qui va causer des problèmes. Elle est sous ta
responsabilité, ça va te retomber dessus.
— Je l’imagine pas faire du mal à d’autres.
— C’est ce qu’on dit, les gens cachent bien leur jeu. Ça se trouve elle t’a berné avec son jeu d’actrice.

Marianne était inquiète pour d’autres raisons, et elle ne pouvait pas non plus s’absenter à son travail pour rentrer chez elle juste pour vérifier qu’Annabelle était encore là.
Si elle était partie, c’était de toute manière trop tard.
Si elle était encore là, elle ne voulait pas non plus l’enfermer et la séquestrer.
Quoi qu’il en soit, elle avait trop de travail aujourd’hui pour pouvoir s’éclipser même un court instant.
C’est après 16h qu’elle put enfin se poser.
Assise dans son bureau, elle s’étira et vérifia qu’elle n’avait plus rien sur le feu.
Elle regarda l’heure et prévint ses employés qu’elle s’en allait. Qu’elle restait joignable si besoin, mais qu’elle avait une autre urgence à gérer chez elle.

Cette fois ci, elle se rappela de la valise et elle passa par le parking la récupérer.
Devant la porte de son appartement, elle appréhendait. Est-ce qu’il y avait encore quelqu’un à l’intérieur?
Elle inspira un grand coup et ouvrit.
Et ce fut la surprise. Elle se demanda si elle ne s’était pas trompée d’appartement.
Elle recula et vérifia qu’elle ne s’était pas trompée de porte, puis en retournant à l’intérieur, elle reconnut ses meubles, mais les lieux étaient méconnaissables comparé au moment de son départ.
Où étaient ses affaires ?
Duncan avait peut-être raison, Annabelle était partie avec toutes ses affaires pour les revendre.
Elle ne remarqua pas la vaisselle faite. La seule chose qui la frappa de plein fouet, fut que son appartement paraissait vide.
Elle soupira et ouvrit la valise sur le comptoir.
Si Annabelle était partie, elle devait lancer les démarches pour la retrouver, et pour cela elle aurait besoin des documents officiels attestant qu’elle était bien sa propriété. Rien qu’à l’idée de devoir aller au poste de police faire une déclaration d’humain perdu, elle était déjà fatiguée d’avance.
La malle n’était pas très lourde et en l’ouvrant, elle remarqua des vêtements à l’intérieur. Cela devait être les anciens habits qu’elle avait.
Ils n’étaient pas sales, mais ils étaient abîmés, vieux et surtout, beaucoup trop grands pour elle.
Il y avait un pantalon avec une ceinture, une chemise, un pull et une veste. À vue de nez, ce n’étaient pas des vêtements très féminins, et plus elle les regardait, plus elle se disait qu’ils étaient de seconde main.
Quelque chose traversa son esprit : Annabelle n’était pas riche. Au contraire.
Elle reposa les vêtements et elle prit le porte document contenant les dossiers à son sujet.
En l’ouvrant, une enveloppe contenant quelques billets. Une lettre l’accompagnant qui expliquait que c’était ce qu’il restait de son compte bancaire. Le total n’était pas tres élevé et lui confirma qu’elle n’était pas aisée.
Cependant, elle avait de quoi survivre. C’était le mot. « Survivre »
Elle n’était pas non plus sans toit dans sa vie d’avant, et elle avait ses papiers.
C’était bien fait pour sa pomme, se dit-elle. Elle n’aurait jamais dû faire cet achat irréfléchi. Et maintenant elle en payait le prix fort. Elle essayait de rester positive.
Peut-être qu’Annabelle arriverait à tirer quelque chose de la vente de ses biens et qu’elle mènerait une vie moins pauvre.
Elle se dirigea vers sa chambre, dépitée, et qu’elle fut sa surprise de constater que boucle d’or était encore dans son lit.
En y regardant de plus près, l’appartement n’avait pas été cambriolé, il semblait plus vide parce que plus rien ne trainait par terre.
Elle vérifia les autres pièces, elle retrouva le tas de ses vêtements devant la machine à laver, et elle sursauta lorsqu’elle vit Annabelle debout, dans le couloir.

— Tu m’as fait peur… !
Souffla-t-elle, la main sur sa poitrine.

— P-pardon… je ne voulais pas-
— C’est moi, je ne voulais pas te réveiller… tu as bien dormi… ?
— O-oui. Merci… votre lit est très confortable…
— Je suis contente que tu aies pu te reposer… mais… tu n’aurais pas dû t’occuper du ménage…
— Je suis désolée… je pensais vous aider…
— Ne sois pas désolée, je… ça m’aide beaucoup. C’est juste que je ne veux pas te forcer à faire des tâches ingrates comme celles-ci… je devrais m’occuper de mon propre bazar…
— Ça m’a fait plaisir de vous aider… je vous appartiens… vous pouvez me demander de faire tout ce que vous voulez…
— Il ne faut pas dire des choses comme ça… tu ne devrais pas dire ça…

Elle proposa à Annabelle de s’installer dans le canapé du salon et de discuter.
Elle devait lui avouer qu’elle était perturbée par cette nouvelle situation. Qu’elle avait pris cette décision sur un coup de tête et qu’elle ne savait pas encore comment elle devait se comporter vis à vis d’elle.

Annabelle n’était pas contrariante mais elle n’avait pas non plus d’initiatives, et Marianne se retrouva fort embêtée de devoir prendre des décisions.
Elle savait qu’elle était obligée de laisser Annabelle chez elle en semaine.
Elle réfléchit à ce qu’elle pourrait faire pour ne pas s’ennuyer et sans abuser de sa personne.

— … Tu es sûre que ça ne te dérange pas de t’occuper de mon appartement… ? Ça me gêne de l’avouer… mais je n’ai pas le courage de le faire moi-même et je sais que j’ai besoin d’aide là-dessus…

Annabelle acquiesça sans un mot.
Marianne soupira encore une fois et se résigna.

— D’accord, dans ce cas je dois commencer par retrouver la notice de ma machine à laver le linge… je vais également te montrer où se trouve les outils, comme l’étendoir…

Annabelle suivit Marianne et écouta consciencieusement les instructions.
Marianne regarda l’état de sa poubelle et en conclu qu’il était temps de la sortir.
Elle regarda Annabelle qui était encore en t-shirt et culotte.
Il fallait qu’elle enfile au moins un pantalon, si elle voulait lui montrer le local des poubelles qui se trouvait au rez-de-chaussée.

— J’avais oublié la valise dans mon coffre. Tu vas pouvoir récupérer tes vêtements. Tu sais que tu aurais pu te changer en te servant dans ma garde-robe… ?
— Je… je pensais que ça vous ferait plaisir que je reste habillée comme ça…
— Oui… enfin, c’est vrai… mais tu risques d’attraper froid, je voulais te montrer un peu les alentours.

Annabelle enfila son pantalon et ajusta sa ceinture pour qu’il ne tombe pas de ses hanches.
Elle avait gardé le t-shirt de Marianne. Sa poitrine étirant légèrement le tissu sur le devant. Elle n’avait pas de soutien-gorge, ses mamelons étaient en relief trahissant qu’elle avait un peu froid.
Elle attrapa son gilet et le mit par-dessus.
Marianne lui fit faire le tour du propriétaire, en lui montrant l’emplacement du local poubelle.
Elle en profita pour lui laisser un double de ses clés.
Elles croisèrent des voisins qui s’étonnèrent de voir Marianne accompagnée.
Elle la présenta comme sa colocataire, un peu gênée, elle préféra ne pas s’attarder sur les détails, et prétexta qu’elle était occupée pour s’éclipser sans paraitre trop impolie.
En retournant à l’appartement, elle s’excusa de n’avoir pas dit la vérité, mais elle souhaitait que leur relation commence ainsi, comme une bonne collocation. Elle l’espérait.
Lors de leur discussion, le ventre d’Annabelle grogna et Marianne lui demanda si elle avait mangé.
Annabelle n’avait pas osé se servir dans le frigo, et elle avait faim. Très faim. Mais elle n’avait pas osé à le signaler non plus. Craignant la réaction de Marianne, elle avait peur qu’elle ne la prive intentionnellement de se nourrir.

— À quand remonte ton dernier repas… ?
S’inquiéta-t-elle.

Annabelle réfléchit. Cela faisait-il plus de 24h ?
Marianne se leva pour ouvrir son frigo, mais il était presque vide. Rien qui ne pouvait permettre de préparer quoi que ce soit.
Au vue de l’état de sa cuisine, même bien équipée, elle avait abandonné l’idée de se préparer à manger et elle passait la majeure partie de ses repas dans des restaurants. Elle n’avait pas le temps ni la patience de se préparer quoi que ce soit.
Cela lui convenait lorsqu’elle vivait seule, mais maintenant qu’Annabelle était là, elle ne pouvait pas la laisser sans nourriture.
Il restait une cannette de soda, une de bière, une bouteille d’eau pétillante au frais, et un pot de compote de pommes.
Le congélateur ne contenait pas mieux. Des légumes surgelés qui étaient là depuis beaucoup trop longtemps.
Elle se rappela de les avoir préparé lorsqu’elle était arrivée dans son appartement et qu’elle avait utilisé la cuisine pour la première fois. Ils étaient là depuis tout ce temps et elle en avait même oublie leur existence.
Elle referma son frigo avec honte et jeta un coup d’œil dans ses tiroirs. Elle trouva un sachet de riz et de pâtes. Heureusement que ces denrées là ne périmaient pas.
Elle referma la porte du placard.
Elle ne pouvait pas lui proposer un repas descent.
Elle se retourna vers Annabelle, et lui demanda ce qu’elle aimait comme nourriture.
Annabelle n’était pas difficile et à la fois, c’était déroutant et pénible pour Marianne parce qu’elle n’exprimait pas ses préférences.

— Tout me va.
Répondit Annabelle.

Marianne n’était pas plus avancée. Elle se gratta la tête.
D’habitude elle serait sortie dîner dehors, mais elle ne pouvait pas sortir avec Annabelle qui n’avait pas encore de vêtements adéquats à se mettre.
Pour Marianne, il était hors de question qu’elle remettre ses anciens vêtements.
Elle décida de se faire livrer un repas simple, pour continuer à faire connaissance avec sa nouvelle colocataire, et organiser les jours à venir en sa compagnie.

— Pizza, ça te va… ?
— O-oui…

Annabelle s’attendait à une pizza surgelée, elle avait déjà mangé des plats surgelés parce qu’ils étaient moins chers, mais ils étaient également moins bons. Elle n’avait pas de four et le micro-ondes ne réchauffait pas efficacement, rendant la pâte de la pizza trop molle et presque liquide.
Quoi qu’il en soit, elle aurait dit oui à n’importe quelle nourriture, même la plus mauvaise des pizzas.
Marianne prit son téléphone pour chercher une bonne adresse de pizzeria et appela.
En attendant leur livraison, elles purent discuter un peu plus.
Annabelle était assise sagement, timide, sur le canapé du salon.
Marianne s’était posée au niveau du sol, pour pouvoir regarder Annabelle et essayer de lire ses expressions de visage.
Elle était assise sur un tapis moelleux, juste à côté de sa table basse qui était devant la télévision écran plat d’une taille impressionnante pour Annabelle.
Marianne était curieuse. Elle voulait savoir pourquoi une jolie fille comme Annabelle était venue à se vendre.
Mais elle savait que c’était peut-être impoli. Elle devinait maintenant qu’Annabelle n’était pas riche, elle n’était peut-être pas dans la moyenne des gens, mais qu’elle était peut-être pauvre. Peut-être qu’elle avait des raisons difficiles qui l’ont poussée à abandonner son statut d’humain, de citoyen de la société.
Elle ne voulait pas la juger, elle cherchait juste à comprendre, mais sa question était indiscrète.
Et puis, Annabelle pourrait lui retourner la question.
Marianne ne saurait pas quoi répondre.
Elle avait eu pitié d Annabelle ? Non, ça sonnait vraiment moche. Elle aurait voulu la sauver des griffes d’un pervers, et de manière plus égoïste, elle se sentait seule et elle avait été attirée par le physique d’Annabelle. C’était la pire chose à dire.
Marianne était en train de se torturer mentalement et Annabelle était restée silencieuse sur le canapé.
Un silence assez pesant s’était installé, jusqu’à l’arrivée des pizzas.
Marianne s’était levée pour aller chercher la commande, elle avait pris deux pizzas en ne sachant pas la quantité qu’Annabelle pourrait manger, et ayant peur qu’il n’y ait pas assez.
Elle les posa sur la table basse, ramena les deux cannettes de bière qui restaient dans le frigo.

— Tu bois un peu ? J’ai ça qui traine depuis des mois dans mon frigo…
— D’accord.

Marianne était presque agacée qu’Annabelle soit si docile. Elle se retrouvait à faire la conversation toute seule. Au moins, elle avait quelqu’un à qui parler, même si elle avait très peu de répondant.
Elle ouvrit la première boite et invita Annabelle à se servir.
Annabelle en avait l’eau à la bouche, l’odeur de la nourriture lui parvenant.
Et lorsqu’elle l’apporta à sa bouche, elle pleura presque d’émotion. Elle avait l’impression de manger de la pizza pour la première fois de sa vie.
C’était délicieux. La pâte était croustillante, pas brûlante, pas trop chaude ni trop tiède.
Marianne remarqua son changement d’expression.

— Est-ce que tout va bien… ? Tu n’es pas obligée de finir si tu n’aimes pas…
S’inquiétait-elle

— C-c’est trop bon !
Réussit à dire Annabelle, après avoir avalé ce qu’il lui restait dans la bouche.

Cette fois-ci, elle était expressive et Marianne explosa de rire.
Elle ne s’attendait pas à une telle réaction.

— C’est qu’une pizza, tu sais ? Si ça te plaît autant, la prochaine fois on ira au restaurant. Elles sont meilleures sur place. Tu n’en avais jamais mangé avant… ?
— Si… mais surgelées.

— C’est pas de la pizza, ça.
Grimaça Marianne.

Puis elle se rendit compte qu’Annabelle n’avait peut-être pas les moyens de manger une vraie pizza, et elle n’insista pas plus.
Le silence revint. Annabelle dégustait sa nourriture.
Elle ne buvait pas souvent mais trouva que la bière accompagnait parfaitement ce repas.
Les bulles dans sa boisson la firent rôter et elle fut elle-même surprise puis gênée, elle s’excusa les joues rouges. La main devant sa bouche.

— Ne t’en fais pas, c’est tout à fait normal avec la bière. Ne te prive pas, je veux que tu te sentes à l’aise. On risque de passer un certain temps ensemble.
Sourit Marianne, qui ne se retint pas de rôter de manière ostentatoire, pour montrer l’exemple.

Annabelle écarquilla les yeux.
Marianne qui donnait l’impression d’être quelqu’un de distingué, venait de rôter.

— Ah, je suis désolée, c’est le genre de choses que je ne peux pas me permettre dans la vie de tous les jours… celui la venait de loin.

Annabelle se mit à rire et elles partagèrent ce petit moment ensemble.
Elles avaient bien mangé et la seconde pizza était de trop. Elle partit rejoindre le frigo et Marianne revint avec son pot de compote qu’elles partagèrent avec une cuillère.

Marianne avait cette capacité à mettre les gens à l’aise, elle avait proposé le pot et la cuillère à Annabelle.
Elle n’osait pas encore s’asseoir trop près d’Annabelle parce qu’elle ne voulait pas qu’elle se sente menacée par sa proximité, elle se souvenait de sa peur la veille.
Alors elle était restée sur le tapis, à observer Annabelle, un peu comme un animal. Un chat qu’on vient de recueillir et qu’on apprend à connaitre en observant ses réactions.
Elle la nourrissait et elle ne savait pas trop pourquoi mais elle se sentait bien en sa compagnie.
Certainement parce que l’appartement ne faisait plus vide, parce qu’il y avait un peu plus de vie.
Cette simple soirée autour d’une pizza lui rappelait sa jeunesse, lorsqu’elle était encore étudiante et qu’elle passait ses soirées à boire, rire, refaire le monde avec ses amis. Cette insouciante. Elle l’avait presque oublié.

Annabelle s’était détendue. Marianne était amicale, bienveillante et elle avait cette chaleur humaine.
Elle l’avait accueillie chez elle et la traitait comme une amie de longue date. C’était étrange.
Ce n’était pas du tout ce qu’elle imaginait en se faisant adopter. Elle pensait qu’on la soumettrait, qu’on la traiterait comme un animal en cage, avec des chaînes et un collier au cou. Ok, elle avait peut-être trop imaginé le pire des scénarios, mais même avec ce scenario terrible, elle n’avait pas peur. Elle était tellement au fond du gouffre que même devenir une sorte d’esclave à recevoir des ordres, lui convenait. Mais Marianne n’était rien de tout ça.

C’est vrai qu’elle la nourrissait comme un animal abandonné mais, les intéractions qu’elle avait avec elle.
C’était nouveau.
Si elle l’avait rencontrée avant, si elles étaient devenues amies avant qu’elle fasse ce choix, est-ce que sa vie aurait été plus douce ? Avec une amie comme elle, peut-être qu’elle ne se serait pas sentie aussi seule, peut-être que sa vie aurait eu plus de sens.
Non, elle savait qu’elle n’aurait jamais pu croiser Marianne dans sa vie d’avant. Elles ne vivaient pas dans le même monde. Elle ne se serait jamais intéressée à une pauvre fille comme elle.
Annabelle n’avait jamais eu d’amie comme Marianne, et elle se disait que Marianne était trop gentille et trop bonne avec elle.
La bière lui faisait tourner légèrement la tête.
Elle était perturbée, elle avait l’impression d’être avec une amie qu’elle n’avait jamais connue, elle se sentait à l’aise. Une amie très bordelière, mais qui l’avait accueillie sans méfiance.
C’était trop beau pour être vrai. Même dans ses rêves les plus fous, elle ne pensait pas tomber sur une propriétaire de la classe haute et qui s’occuperait aussi bien d’elle.
Mais ce qui lui faisait perdre pieds, c’est qu’elle ne lui donnait pas d’ordres explicites. Elle ne savait pas quoi faire pour elle.
Il commençait à se faire tard.
Marianne lui expliqua ce qu’elle avait prévu pour les prochains jours, pour qu’elle sache ce qui allait se passer, et qu’elle ne soit pas surprise.

— J’ai encore une journée de travail demain, mais je devrais avoir mon week-end de libre. Fais comme chez toi, hésite pas à te servir dans le frigo… pour le peu qui reste dedans.

Marianne était en train de planifier le programme du week-end avec Annabelle.
En priorité, elle voulait lui acheter des vêtements à sa taille et qui lui aillent. Elle ne pouvait pas la laisser dans ces fripes. Puis, la seconde priorité était de remplir ce pauvre frigo, de bonnes nourritures.
Elle réfléchit également au fait qu’elle ne pouvait pas la contacter si jamais elle avait un souci. Elle allait devoir ouvrir une ligne téléphonique pour Annabelle. Elle savait qu’elle avait un ancien modèle de téléphone encore en état de marche qui pourrait faire l’affaire.
Personnellement, elle utilisait le dernier modèle parce que c’était également une question d’être bien vu et de montrer qu’elle en avait les moyens, même si elle n’utilisait pas toutes les fonctionnalités.
Il commençait à se faire tard, Annabelle était en train de s’assoupir avec les effets de l’alcool.
Marianne se leva et partit chercher une brosse à dent neuve qu’elle tendit à Annabelle.

— Excuse-moi, j’aurais dû te sortir ça hier soir…
Dit-elle gênée.

Par chance, il lui en restait une.
Annabelle se sentait bien.
La tête lui tournait juste un peu, elle avait les joues légèrement roses et chaudes, il faisait bon et elle avait bien mangé.
Le canapé était confortable et elle se serait endormie dessus si Marianne n’était pas revenue.
C’était étrange qu’elle se sente aussi bien chez quelqu’un qu’elle ne connaissait pas. Il s’y dégageait une sorte de chaleur.
Marianne, voyant qu’Annabelle n’était pas là psychiquement, elle s’approcha d’elle pour lui demander si tout allait bien.
Elle se leva un peu rapidement, et eut un petit vertige.
Marianne s’inquiéta et la prit dans ses bras.

— Tu n’as pas l’habitude de boire… ?
Demanda Marianne.

Ce n’était qu’une bière.
Annabelle acquiesça un peu gênée.
Marianne l’accompagna à la salle de bain.
Annabelle se brossa les dents et se rafraichit le visage avant de s’allonger sur le lit, de tout son long.
Elle s’assoupit et lorsque Marianne vint voir si tout se passait bien, elle tenta de la réveiller avec délicatesse parce qu’elle s’était endormie toute habillée sur le lit.
Elle l’aida à se déshabiller, Annabelle n’opposa que très peu de résistance. Et elle la coucha sous la couverture.

Il y avait quelques chose d’adorable, Annabelle ressemblait à un enfant dans son comportement et Marianne en avait le cœur attendri. Elle observait et contemplait les longs cils blonds de cette jeune fille, ses cheveux bouclés, fins et doux.
Elle n’abusa pas plus de cette proximité et décida de la laisser se reposer.
Refermant doucement la porte derrière elle.
Elle lâcha un long soupir.
Elle avait le cœur qui battait un peu plus vite.
Annabelle ne la laissait pas indifférente, mais elle essayait de se raisonner. Elle ne pouvait pas forcer ses désirs sur cette personne, même si c’était son acquisition. Elle ne voulait pas tomber dans ce piège. Elle restait humaine, et elle voulait que cela se passe bien entre elles. Déjà en tant qu’amies, et si jamais
cela devait être plus, cela se ferait. Mais c’était un rêve un peu lointain.
Marianne se ressaisit et retourna dans le salon pour débarrasser leur repas. Elle fit le stricte minimum pour que la table basse soit libérée, posant le bocal de compote vide dans l’évier, le carton de pizza vide sur la table de travail de la cuisine, et rangeant celle avec la pizza dans le frigo. Elle n’était pas sûre que
le carton rentre entièrement dedans.
Les cannettes de bière vides furent posées à côté du carton vide, et elle se rendit dans la salle de bain pour se préparer à dormir.
Elle attrapa un plaid et s’allongea sur son canapé, avec ses vêtements.
Cela lui rappela l’époque où elle dormait sur le divan de son bureau, un petit sourire apparut sur ses lèvres.
Elle avait passé une excellente soirée. Elle ne savait pas où ça allait la mener, mais pour l’instant elle était plutôt satisfaite. Ce n’était pas trop mal.
Elle réussit à trouver le sommeil assez facilement. Etrangement. Le canapé était confortable. Elle avait bien fait de choisir cette marque.
Elle s’endormit d’une traite et le réveil sonna.
Elle se réveilla en sursaut. Il était déjà l’heure.
Elle passa légèrement la tête dans sa chambre, Annabelle dormait encore.
Elle essaya de ne pas faire de bruit en rentrant dans la pièce pour récupérer des vêtements propres.

*

Annabelle se réveilla doucement.
Elle entendit Marianne dans la salle de bain
Elle essaya de se souvenir de la veille.
C’était flou, elle ne se rappelait pas d’avoir retiré ses vêtements. Ni d’avoir fait autre chose. Elle s’inquiéta, mais le lit n’était pas défait de l’autre côté. Cela supposait que Marianne n’avait pas dormi avec elle.
Elle se leva, tout de même, pour voir ce qu’elle pouvait faire pour aider Marianne.
Elle était en train de se recoiffer devant la glace du lavabo, et elle jeta un regard amusé à Annabelle, la saluant.

— Ah, bonjour. Je t’ai réveillée ? Pardon.

— B-bonjour… non, j’ai assez dormi…
Répondit-elle, timidement.

Marianne semblait pressée, ses gestes étaient réfléchis et lorsqu’elle finit d’attacher ses longs cheveux sombres et lisses en queue de cheval, elle vérifia qu’aucune mèche ne dépassait.
Quelques cheveux blancs éclatants qui ressortaient de sa chevelure noire, parsemaient sa coiffure comme des fils d’argent dans la pénombre.

— Je dois y aller, je te laisse la salle de bain. Fais comme chez toi, d’accord ? Je vais essayer de rentrer tôt.

Elle lui sourit et marcha d’un pas rapide dans le salon pour récupérer ses affaires et emprunter la porte.
Annabelle était de nouveau seule dans l’appartement.
C’était étrange comme elle avait l’impression d’être abandonnée, alors qu’elle savait que Marianne se souciait d’elle, et qu’elle reviendrait.
Elle voulait faire quelque chose pour Marianne, pour la remercier de l’avoir recueillie ainsi, et la considérer plus qu’un animal de compagnie.
À commencer, par s’occuper de la pile de vêtements sales et de linge qui s’était accumulée dans un coin de la buanderie.

C’était dans ses cordes et maintenant que Marianne lui avait montré où se trouvait la plupart des objets, et que la notice d’utilisation était sortie.
En attendant que la machine tourne. Elle avait réussi à la faire marcher. C’était différent que les machines à laver dans les lavomatiques, Marianne avait certainement un modèle dernier cri qui devait faire également le café, mais Annabelle s’en sortit.
Elle retourna dans le salon et elle débarrassa correctement la table de travail, faisant le peu de vaisselle laissée dans l’évier.
Les sacs de poubelle étaient en train de se multiplier près de la poubelle et elle enfila un pantalon pour pouvoir sortir le tout dans le local de l’immeuble, dans une tenue adéquate.
L’appartement commençait tout juste à ressembler à quelque chose. Si on oubliait la couche de poussière et des moutons et boules de poussière qui s’étaient réfugiés au bords des pièces.
Elle chercha un balai et une pelle, et elle fut agréablement surprise de découvrir un aspirateur flambant neuf. Il était encore sous emballage, à côté de sa boite. Il n’avait jamais été utilisé.
Annabelle commençait à dresser le portrait de Marianne. Trop occupée par son travail ou son quotidien pour prendre le temps pour elle et son chez elle. Elle ne savait pas dans quel milieu elle travaillait mais elle devait avoir un emploi bien payé pour pouvoir s’offrir des appareils électroménagers de ce genre.
C’était au tour d’Annabelle de se mettre au travail.
La matinée passa plutôt rapidement et lorsqu’elle eut fini de passer l’aspirateur, faire rapidement les poussières, étendre la machine finie. Il était déjà midi et son estomac lui rappela qu’elle avait faim.
Elle put réchauffer une part de pizza dans le micro-ondes et elle le savoura sur le canapé.
C’était fatiguant mais elle se sentait bien.
Elle se sentait utile et surtout elle avait cette satisfaction de travail bien fait.
L’appartement était propre et sentait la lessive.

Elle ne s’était jamais sentie ainsi chez elle. Elle avait un appartement miteux, le bâtiment était vétuste et elle avait très peu de meubles et d’affaires.
C’était rangé chez elle mais surtout parce qu’il y avait peu de choses à ranger.
Même lorsqu’elle prenait le temps d’y faire le ménage, les murs et le sol étaient dans un tel état délabré qu’il s’y dégageait toujours une ambiance sale.
Elle avait fini par s’y habituer et ne connaissant pas mieux, elle avait fini par apprécier son chez elle pour ce qu’il était : juste un endroit où elle se reposait avant de retourner travailler.
C’est pour cela qu’elle passait pas mal de temps à se balader et flâner dans les ruelles, les parcs, les expositions.
Elle faisait rarement, presque jamais, de lèche-vitrine, elle évitait les magasins. C’était beaucoup trop déprimant de voir toutes les choses qu’elle ne serait jamais capable de de s’offrir.

Chez Marianne c’était diffèrent.
Son appartement était agréable. Neuf, il avait été conçu pour que les habitants se sentent bien et l’agencement était fonctionnel.
À condition qu’on ne laisse pas s’accumuler ses affaires en immondices à différents endroits.
Annabelle avait l’impression d’être dans un hôtel luxueux plus que chez quelqu’un.
Elle s’était posée. Elle espérait qu’elle n’avait pas fait de bêtise en prenant l’initiative de s’occuper des lieux.
Elle comprenait qu’on puisse se sentir seul quand on occupait un espace aussi grand.
Il y avait cette sensation de vide et de froid.
Peut-être que Marianne se sentait seule ainsi.
Après avoir mangé la moitié de la part de pizza, elle débarrassa.
Puis, elle ne savait pas quoi faire de plus, à part nettoyer l’appartement de fond en comble.

*

Marianne était partie au travail.
Elle culpabilisait d’être partie aussi rapidement et de manière pressée, mais les horaires étaient les horaires.
Elle aurait voulu rester plus longtemps auprès d’Annabelle et apprendre à la connaitre.
Finalement, tous ses congés qu’elle n’avait jamais pris, elle avait maintenant une raison et une envie de les prendre.
Sur le chemin, elle put réfléchir et se calmer.
Elle se remettait de ses émotions. Elle avait cru qu’Annabelle était partie et était malhonnête. Elle se sentait idiote. Plus le temps passait et plus elle se confirmait d’avoir un crush sur elle. Elle avait eu envie de l’embrasser hier soir.
Même dans ses habits de Cendrillon, elle la trouvait mignonne et plus elle en apprenait plus sur elle, et plus elle avait le cœur qui chavirait. Ce n’était pas bon.
Elle savait qu’elle s’emportait, et il fallait qu’elle se reprenne.
D’abord, elle avait des urgences à s’occuper : lui donner un téléphone, comme ça elles pourraient communiquer quand elle serait au travail.
Secondo : lui acheter de vrais vêtements et un nécessaire de toilettes, si besoin.

En arrivant à son travail, elle était de bonne humeur, de meilleure humeur que d’habitude et les employées le remarquèrent aussitôt.
Elle évita la question, seul Duncan était pour l’instant au courant.
Elle reçut un courrier recommandé, elle avait totalement oublié les résultats médicaux d’Annabelle.
Elle avait une petite appréhension qui s’évapora lorsqu’elle lu les documents. Elle avait une santé normale.
Elle devait garder précieusement ce document avec ceux du dossier.
Elle s’installa à son bureau et commença par fouiller dans ses tiroirs. Elle savait qu’elle avait rangé son ancien téléphone quelque part et elle n’eut pas à chercher très longtemps avant de tomber dessus.
La prise de recharge était au même endroit et elle le brancha pour vérifier qu’il marchait et le configurer si besoin.
Pendant que l’appareil se rechargeait, elle put se mettre au travail et penser à autre chose.

*

La journée passa lentement mais Marianne était d’humeur joyeuse. Elle dut rester un peu plus tard pour terminer un dernier détail relatif à son travail. Elle s’étira de tout son long et se leva pour rentrer.
Sur l’horaire du midi, elle avait pu configurer rapidement son ancien téléphone pour le formater et le restaurer dans la configuration d’usine, puis elle y installa une application de communication en s’y ajoutant.
De cette manière, Annabelle pourrait la contacter.
Il ne restait plus qu’elle le configure sur le réseau wi-fi de son appartement en attendant de recevoir la carte SIM pour qu’elle ait son propre numéro.

*

En rentrant chez elle, Marianne en tomba des nues.
Elle ne reconnut pas son appartement une nouvelle fois. Elle vérifia de nouveau si elle ne s’était pas trompée de porte.
Elle avait l’impression de le visiter comme la première fois.
Aucune trace d’Annabelle, mais cette fois-ci, elle ne s’inquiéta pas.
Elle prit le temps d’enlever son manteau et poser ses affaires.
Puis elle chercha Annabelle, elle était allongée sur le lit fait, en boule avec le plaid sur elle. Elle semblait faire une petite sieste.
Marianne était impressionnée de l’état de son appartement. Il sentait bon et il était brillant comme neuf.
Elle ne savait pas si elle devait la réveiller ou la laisser dormir. Il n’était pas encore l’heure de dîner.
Elle opta pour laisser Annabelle se reposer.
En parlant de dîner, elle vérifia l’état de son frigo. Il ne restait qu’une demi part de pizza et des légumes congelés.
Elle soupira et se décida à préparer le reste de légumes pour enfin les consommer.
Du riz sauté aux légumes, cela irait très bien pour accompagner le reste de pizza. Quelque chose d’un peu plus sain.
Elle avait dû annuler ses séances de sport ces derniers jours, d’habitude elle y allait après le travail et rentrait chez elle après le diner.

*

Annabelle fut réveillée par l’odeur de la nourriture.
Elle émergea et se leva aussitôt.
Marianne était rentrée alors qu’elle s’était assoupie.
Tel un petit chat, elle se rendit timidement dans le salon avec la cuisine ouverte.

— Bien dormi ? J’ai bientôt fini de préparer le repas. J’en ai pour quelques minutes.

Annabelle acquiesça sans répondre et s’approcha pour voir ce que Marianne préparait.

— Ah, ça sera riz et légumes, il ne reste pas assez de pizza pour ce soir. Ça te va ?

Annabelle continua d’acquiescer en silence.
Marianne sourit.

— Au fait, regarde sur la table, ce n’est pas grand-chose mais tu peux utiliser mon ancien téléphone. Ça sera plus pratique pour me joindre lorsque je suis au bureau. Je devrais recevoir la carte SIM dans quelques jours, comme ça même en dehors de l’appartement, on pourra rester en contact.

Annabelle vit cela et n’osa pas le toucher.
Pour elle ce n’était pas un ancien modèle de téléphoné, c’était un très récent. Il était a peine différent de celui de Marianne.
Marianne mit a réserver la nourriture et vint voir Annabelle.

— Prends-le, je ne m’en sers plus. Il est à toi.
— Je…

Marianne prit le téléphone et le posa dans les mains d’Annabelle.
La voyant hésitante.

— Hésite pas à le configurer comme tu le souhaites. Je me suis permise de m’ajouter dans les contacts.
— M-merci, merci beaucoup…
— Je t’en prie, c’est normal et puis ça sera beaucoup plus pratique. D’ailleurs, demain c’est shopping ! On essayera d’y aller en matinée pour avoir le temps et la journée.

Annabelle resta sans voix.

— Je ne peux pas te laisser dans tes anciens vêtements, ils sont beaucoup trop grands pour toi et ils ne te mettent pas en valeur. On va te trouver quelque chose de mieux. Puis des sous-vêtements… même si ça me dérange pas que tu empruntes les miens, ils ne doivent pas être si confortable que ça. On ira acheter tout ça pour toi. D’ailleurs, si tu as besoin de quelque chose en particulier, ça sera l’occasion.

Annabelle secoua de la tête.
C’était trop, beaucoup trop pour elle.
Marianne était toute enjouée et semblait se faire une joie de pouvoir faire les boutiques alors Annabelle ne dit rien de plus.

*

Cette nuit-là, Annabelle arrêta Marianne lorsqu’elle sortit de sa chambre pour la lui laisser.
Elle trouvait cela injuste qu’elle dorme dans son lit et qu’elle doive occuper le canapé.
Marianne fut assez surprise et touchée de cette attention.
Annabelle attrapa le bras de Marianne.

— Je peux dormir dans le canapé…
— Oh… non, je ne peux pas te laisser dormir dans le canapé, tu es mon invitée.
— Mais-

— C’est vraiment gentil de t’en soucier, mais ne t’inquiète pas, le canapé est très
confortable.
Sourit Marianne.

Annabelle ne lâchait toujours pas le bras de Marianne

— Oui… ? Il y a autre chose… ?
Demanda Marianne.

— On ne peut partager le lit… ?
Formula timidement Annabelle.

Marianne écarquilla les yeux.

— Oui, mais… Je me disais que tu préfèrerais dormir seule…

Annabelle secoua la tête en guise de réponse.

— Ok d’accord, on peut effectivement dormir ensemble. Juste dormir, promis.
Rassura-t-elle Annabelle, en levant sa main droite comme une promesse.

*

Apres s’être apprêtées pour se coucher, elles s’allongèrent sous la couverture et se couchèrent dos à dos.
Marianne avait l’habitude de dormir nue mais elle ne se voyait pas imposer sa nudité à Annabelle et elle avait peur que cela soit mal interprèté.
Elle enfila un débardeur et garda sa culotte. Elle allait peut-être devoir s’acheter un pyjama, aussi.
La lumière éteinte, le rideau occultant tiré, il y avait un petit filet de lumière provenant des lampadaires de la ville qui éclairait légèrement la pièce autour des rideaux.

— Tu dors… ?
Chuchota Marianne.

— Non…

Marianne se tourna dans l’autre sens pour mieux l’entendre, et Annabelle fit de même.

— Est-ce que tu veux discuter un peu… ?
Demanda Marianne

*

— J’espère que tu te sens à l’aise ici… merci encore pour l’appartement. Je suis vraiment gênée que tu aies du t’en occuper, encore plus de t’avoir accueillie dans cet état…
— Merci… ça m’a fait plaisir de m’en occuper… si ça vous fait plaisir… si je peux vous être utile…

— Alors, tu peux me tutoyer, je préfèrerai. Je sais que je suis beaucoup plus vieille que toi, mais si on pouvait être sur un certain pied d’égalité…
Blagua Marianne.

— Pardon… je ne voulais pas-
— Je plaisante, je sais que je suis âgée, je le vis plutôt bien, mais ça me ferait plaisir qu’on se tutoie et tu peux m’appeler par mon prénom.
— D’accord…
— Et oui, ça m’a fait très plaisir de voir mon appartement dans un état de propreté inédit. Merci. Tu étais une fée du logis, avant ?
— …
— Ah, excuse-moi, peut-être que tu ne veux pas en parler… j’ai été indiscrète.
— Non non… il n’y a pas de souci… je. J’étais une simple secrétaire.
— Quelque chose s’est passée pour que tu…
— Non, pas spécialement…
— Ne te sens pas obligée de me raconter si tu n’en as pas envie… je suis juste trop curieuse… oublie ma question.
— C’est que, ce n’est pas très intéressant…
— Ça m’intéresse. J’aimerais te connaitre un peu plus. Comment ça se fait qu’une jeune femme aussi mignonne que toi se retrouve là-bas… enfin… tu peux me retourner cette question. Comment ça se fait qu’une vieille femme comme moi se retrouve à chercher un humain de compagnie…

Annabelle sourit.

— Vou- tu n’es pas si vieille.
— Tu me donnes quel âge ?
— Hm… 35… ? Plus… ?
— Ah, presque. 40. Mes origines me sauvent la peau. Je suis à moitie asiatique.
— Ma vie était ennuyante…
— Ennuyante au point de t’abandonner… ?
— Oui…
— Pardon, je ne voulais pas te juger… je… je vais t’avouer quelque chose. J’étais inquiète lorsque je t’ai vue là-bas. La manière dont la vendeuse m’a présenté ton profil… j’avais une telle crainte que tu te retrouves chez un vieux pervers lubrique qui abuserait de toi… puis je ne sais pas pourquoi, j’ai flashé sur ton profil… je ne sais pas si tu gagnes au change. Tu as atterri chez une vieille lesbienne lubrique.

— Je trouve que je m’en sors plutôt bien, pour l’instant.
Annabelle rit timidement.

— Et tes parents… ?
Demanda Marianne.

— Je n’étais pas vraiment proche de mes parents… je suis partie de la maison assez tôt.
— Ah… la famille… ce n’est jamais évident. Moi aussi je suis partie de chez moi… enfin, j’imagine que les circonstances sont assez différentes.

Annabelle se sentait en confiance avec Marianne.
C’était une sensation nouvelle de pouvoir se confier à quelqu’un, de s’ouvrir et d’échanger sur soi-même.
Marianne s’intéressait à elle, elle lui posait des questions et elle essayait de ne pas être trop indiscrète mais elle était curieuse. Elle souhaitait lire en elle.
Annabelle était prise au dépourvu, mais ce n’était pas désagréable. Alors elle s’ouvrit et elle lui raconta ce qu’elle n’avait jamais raconté à personne. Elle se confia sur ses craintes, sur les mots pesants et blessants de ses parents qui la marquaient encore aujourd’hui.
Qui la faisait douter sur sa propre existence.
Et Marianne fut touchée en plein cœur.
Annabelle était une petite chose fragile. Une poupée de porcelaine. Elle n’avait pas eu la chance de grandir dans une famille aisée ni bienveillante, mais elle avait réussi à s’en sortir de manière indépendante.
Les blessures du passé nous rattrapent toujours et c’est ce que Marianne avait compris.

— Je peux te prendre dans mes bras… ?
Demanda Marianne.

Annabelle s’avança timidement, et Marianne l’enlaça dans ses bras, et la câlina.

— Tu n’es pas inutile. Je ne te connais pas encore assez bien pour te jeter plein de fleurs, mais je te trouve adorable, touchante, et bienveillante. Je pense que j’ai eu de la chance de te rencontrer ce soir-là.

Annabelle sanglota dans les bras chaleureux de Marianne. Cette chaleur humaine qu’elle n’avait jamais connue, ce réconfort… elle était submergée et elle se sentait bien dans ses bras. Comme une mère qu’elle n’avait jamais eue.
C’était elle qui se sentait chanceuse d’avoir été adoptée par une personne telle que Marianne.
Elle s endormit ainsi.

*

Le lendemain matin, le réveil sonna et elles émergèrent doucement.

— Bien dormie… ?

— Oui…
Bailla Annabelle.

Marianne essaya de trouver des vêtements qui pourraient aller à Annabelle.
Malheureusement elles n’avaient pas la même morphologie.
Annabelle était un peu ronde, avec une poitrine genreuse et des hanches plus larges que Marianne.
Plus petite en taille, Marianne dut accepter à regret qu’elle remette ses anciens vêtements.
Annabelle ne voyait pas le problème.
Elles se rendirent dans le parking pour prendre la voiture et conduire jusqu’au centre commercial.
Marianne avait choisi un grand complexe de magasins de vêtements. Elle savait qu’il y aurait beaucoup de choix et de la qualité. Elle avait ses habitudes et ses préférences.
Elles commencèrent par une boutique de sous-vêtements et elle en profita pour regarder les pyjamas pendant qu’Annabelle était sous les mains d’une vendeuse qui prenait ses mensurations.
Marianne ne trouvait pas le genre de pyjama qu’elle cherchait et finalement, elle en conclut qu’un simple t-shirt large devrait suffire.
Elle avait horreur de dormir avec un bas, et si le t-shirt était assez long, elle n’aurait peut-être pas besoin de bas.
Elle retourna voir Annabelle qui était plus que gênée.
La vendeuse lui avait fait essayer un soutien-gorge à dentelles rouge qui ressortait sur sa peau blanche et claire, englobant parfaitement sa poitrine et la remontant assez. Marianne rougit également en voyant cela.
Voyant le visage embarrassé d’Annabelle, elle en discuta avec elle.

— Cela te va super bien, après si tu préfères ne pas en porter, je comprends.
— Tu n’en portes pas… ?

— Moi ? Je suis plate comme une limande.
Dit-elle en mimant une planche à pain sur sa poitrine.

Annabelle réussit à se détendre et sourit.
— Mais le prix…
— Ne regarde pas le prix. Si ça te plaît, on le prend. D’ailleurs on pourrait en profiter pour connaitre ta taille pour le bas, on va acheter quelques culottes. À moins que tu préfères des strings… ?
— Des culottes ! Ça sera très bien !

Marianne esquissa un sourire taquin.
La vendeuse revint avec le bas assorti au soutien-gorge rouge, et elles purent connaitre la taille d’Annabelle.
Elles hésitèrent et Annabelle ne sachant pas faire de choix, ce fut Marianne qui trancha.

— Tu n’aimes pas ? Est-ce qu’ils sont confortables ?
— Si, mais…

Il y avait plusieurs modèles que la vendeuse avait amené qui convenaient à la taille d’Annabelle.

— Dans ce cas-là, on prend ces deux là.
Décida Marianne.

Elle avait choisi un modèle simple, sans trop de fioriture mais très joli et discret en noir, et un second en blanc. Elle avait pris l’ensemble.
Elle demanda ensuite à Annabelle de choisir des culottes mais elle était en train de regarder les prix et Marianne se fâcha.

— Ne regarde pas les étiquettes de prix ! Choisis ceux que tu préfères !

Annabelle obéit et fini par choisir ceux qu’elle préférait.
Elles sortirent enfin de la boutique.
Marianne se promena dans les galeries de boutique et demanda à Annabelle de s’arrêter si elle voyait une boutique qui lui plaisait.
Malheureusement elle ne put pas trop compter dessus.
Elle dut observer attentivement ce qu’elle regardait et la pousser à entrer dans le magasin.

— On peut juste regarder si ça te plait, d’accord ?
Essaya-t-elle de la rassurer.

Annabelle n’était pas très coopérative.
Marianne réussit à lui trouver des vêtements de tous les jours : un jean, des t-shirts à sa taille, un pull, un manteau, et des chaussures.
Le principal c’était que Marianne avait pu noter la taille d’Annabelle et qu’elle pourrait lui offrir d’autres vêtements plus tard.
Annabelle n’appréciait pas spécialement faire du shopping et Marianne l’avait bien compris.
Elles réussirent à trouver une boutique qui vendait des t-shirts oversize et Annabelle ne comprit pas tout de suite.

— Pyjama !
S’écria Marianne.

— Qu’est-ce que tu en penses ?
Ajouta-t-elle, en sachant que c’était peine perdue.

Annabelle n’était pas tres expressive sur ses gouts.

— C’est pour moi.
Précisa Marianne.

— Ah. Euh… c’est joli… ?
Répondit Annabelle. Elle n’avait pas d’avis.

Marianne essaya les tailles par-dessus Annabelle et sur elle pour comparer. Puis elle se décida à en prendre deux différents. Un pour elle et un pour Annabelle. En faisant attention à la taille.
Il y avait moins de risque si cela était de l’oversize mais tout de même.
Il était déjà 13h et elles se posèrent dans un restaurant pour déjeuner.

2022.01.18

Humain de compagnie

Elle en avait marre de sa vie.
Elle avait pris son indépendance relativement tôt, elle ne supportait plus de dépendre de sa famille et elle n’avait jamais eu de réelles attaches ni d’affection.
Alors dès qu’elle eut l’âge de travailler, elle fit ses bagages et s’en alla vivre sa propre vie.
Elle n’avait pas de haine ni de rancœur envers ses parents mais elle avait besoin de s’en éloigner.
Alors elle choisit un petit travail qui ne payait pas de mine, de quoi payer son logement et se nourrir. Le strict minimum.
Elle arrivait à s’en sortir en faisant attention à ses dépenses, travailler pour manger, très peu de loisirs.
En tout cas, pas de loisirs chers. Elle se débrouillait avec les offres gratuites de sa ville. Les médiathèques, les balades dans les parcs ou juste dans les ruelles. Des expositions. Finalement, son travail ne lui laissait pas beaucoup de temps ni d’énergie pour se divertir.
Les jours passaient et ils se ressemblaient, elle n’avait aucune étincelle.
À quoi bon, finalement. Elle se sentait vide et inutile.
25 ans. Déjà 25 ans et elle était au bas de l’échelle. Elle était solitaire et elle n’avait pas créé de liens d’amitiés parce qu’elle aimait sa solitude, son calme intérieur.
De cette manière elle pouvait ruminer son mal être sans être gênée, ni embêter d’autres personnes.

En rentrant chez elle, elle avait reçu un tract dans sa boîte aux lettres.
Un petit bout de papier sur lequel on faisait la promotion de l’entreprise qui vendait des humains en tant qu’humain de compagnie.
Elle en avait déjà entendu parler et elle avait vu les publicités beaucoup trop alléchantes pour être vraies.
Elle était loin d’être stupide ou crédule.
Sur le recto, le papier vendait du rêve en proposant aux gens aisés d’adopter un humain de compagnie qui pourrait s’occuper des tâches ménagères, qui casserait la solitude et qui leur donnerait de l’affection après une dure journée de travail.
Elle sourit. Elle savait que les humains de compagnie étaient rarement bien traités.
Les plus riches avaient des lubies parfois étranges et que ces humains de compagnie étaient à peine considérés comme de simples animaux.
Puis, souvent, la durée de vie de ces humains était réduite parce qu’ils avaient des
problèmes psychologiques et leurs acheteurs les négligeaient en terme de santé.
En retournant le papier, la publicité s’adressait aux gens désespérés. Il vendait aux gens qui n’avaient rien, une vie de rêve. Qu’ils seraient chouchoutés par des acheteurs, qu’ils donneraient un sens à leur vie en dédiant leur vie à quelqu’un d’autre.
Qu’ils se rendraient utiles.
Le message caché criait :

« Ne vous suicidez pas, votre vie peut valoir quelque chose,
nous nous chargeons de tout. »

Si ce n’était pas un appel au désespoir de la population.
Elle posa le papier sur la table et s’affala sur son lit.
Elle s’était déjà renseignée. Elle était de nature curieuse et elle savait qu’une partie d’elle voulait s’abandonner à cette issue mais elle avait fait ses recherches sur les conditions et dans quoi elle s’engageait si elle voulait vraiment prendre cette voie.
Elle avait une idée globale de comment cela se passait.
Elle savait qu’elle ne devait pas se faire des films sur la vie rêvée que le prospectus vendait. Cela n’arrivait que dans les films et d’après les témoignages et retours sur internet, elle savait que la réalité était beaucoup plus dure, plus crue.
Dans le pire des cas, elle serait achetée par un pervers qui la traiterait en esclave et qui la maintiendrait en vie juste assez pour qu’il n’y ait pas de problème au niveau de la loi.
Dans le meilleur des cas, elleserait dans une famille dans laquelle elle serait une domestique.
C’était le scenario le plus probable.
Tout ce qu’elle avait à fournir c’étaient ses papiers et des infos bancaires et personnelles. Cela paraissait si simple et la fois, c’était un chemin sans retour.
Elle avait lu le contrat et elle savait qu’elle n’était à rien d’abandonner son humanité pour devenir un simple animal aux yeux de la société.
Pourquoi pas, après tout ? Sa vie était ennuyante.
Ses parents lui avaient tant répété qu’elle ne servait à rien et qu’elle était bonne à rien, qu’elle avait gardé cette cicatrice profonde en elle.
Si seulement elle pouvait donner un sens à sa vie, si seulement ce trou béant en elle pouvait être comblé en donnant sa vie pour quelqu’un. Au service de quelqu’un.
N’importe qui, même un détraqué, peut-être qu’elle se sentirait moins vide. Elle avait mal à l’intérieur.
Elle essayait de se raisonner et de se raccrocher à quelque chose.
Elle regarda autour d’elle.
Elle habitait une chambre de bonne, miteuse, mal isolée, avec le strict minimum.

Elle n’avait rien construit et ne pouvait rien projeter avec son salaire de misère. Et pourtant elle arrivait à joindre les deux bouts. Miraculeusement.
Elle avait prouvé à ses parents qu’elle arriverait à quelque chose, à être indépendante et voler de ses propres ailes, même si elle ne volait pas très haut.
C’était un faible oiseau, libre, qui se battait pour survivre en picorant le peu de grain que la vie pouvait lui laisser.
Elle se frappa les joues avec ses paumes, le bruit du claquement coupa le silence pesant de la pièce.

— Tu ne vas pas te laisser abattre ! On ne va pas céder à cette option !
Se dit elle à elle-même pour se donner du courage.

Le lendemain soir.
Elle était devant le bâtiment.
Il y en avait un dans son quartier et elle n’avait qu’à faire un léger détour entre son travail et son domicile pour y arriver.
Elle observait la devanture sans oser entrer.
Ses pas et sa curiosité l’avaient amenée jusque-là.
Des photos de gens souriants, des textes racoleurs avec des phrases qui accrochent.

« Le bonheur n’a pas de prix »

Elle riait intérieurement, elle savait à quel point c’était coûteux de s’offrir un humain de compagnie.
Pas étonnant que la façade soit si jolie et tape-à-l’œil.
Des lumières de partout.
Combien de temps cela faisait qu’elle était devant ? Quelques minutes ? Ses jambes ne voulaient pas bouger. Oh, et puis zut. Maintenant qu’elle était là, autant voir ce que l’intérieur était, elle allait juste se renseigner en vrai et poser quelques questions. Rien de plus.

– Marianne
Elle était une femme avec de l’ambition.
Maintenant passé la quarantaine, elle gagnait quelques années grâce à ses origines généalogiques : une métisse asiatique caucasienne. Seul son teint de peau ainsi que ses yeux légèrement en amande pouvaient laisser deviner cela, car physiquement elle était plutôt grande, les épaules larges et carrées,
elle faisait régulièrement du sport pour conserver une certaine forme physique, et elle aimait ça. Elle était musclée, et sa poitrine presque inexistante pouvait la faire passer pour un homme.
Ses traits de visages quant à eux restaient féminins, elle avait les yeux sombres et les cheveux noirs lisses qu’elle avait laissé pousser à leur guise.
Ils n’étaient pas négligés, rien chez elle n’était négligé.
Elle prenait soin de ses longs cheveux qui étaient toujours biens coiffés sans aucune mèche qui ne dépasse, elle faisait également extrêmement attention à ses tenues vestimentaires, toujours très chics, de bonne qualité, sans non plus être extravagantes, elle savait les choisir sobres tout en sachant qu’ils étaient de qualité et qu’ils renvoyaient une image d’elle qui avait réussi. Elle ne se maquillait pas, ou très rarement lors des occasions, mais elle prenait soin de sa peau avec différentes crèmes.
Son apparence était importante, pas seulement parce que cela renvoyait une image positive d’elle-même, mais également pour elle.
Elle avait fait ses preuves.

Après avoir abandonné les bancs de l’école de commerce, elle avait réussi à monter sa propre entreprise.
Elle avait choisi de construire un environnement sain pour les travailleurs du sexe, et elle savait que c’était un domaine qui pouvait rapporter gros.
Elle avait déjà vu des établissements qui ne faisaient que profiter de la misère sexuelle et qui proposaient un environnement totalement délabré, parce que l’important était juste de proposer un endroit pour faire leur affaire.
Non, elle voulait proposer mieux, elle voulait montrer qu’il était possible de créer un endroit meilleur pour les clients ainsi que les employés, qu’ils ne soient pas traités comme de la viande, qu’ils aient des droits et qu’ils soient respectés. Elle savait que si c’était elle qui s’en chargeait, elle ferait en sorte que cela se passe autrement.
Ses parents n’avaient pas approuvé.
Déjà qu’ils avaient été extrêmement déçus qu’elle abandonne ses études alors qu’ils avaient payé tous les frais de scolarité. Elle avait eu droit au savon de sa vie, elle, privilégiée, ayant accès à une école de commerce.
Ce n’était pas donné à tout le monde de pouvoir en payer les frais. Et elle avait jeté cela.
Alors, lorsqu’elle avait expliqué à ses parents son projet, ils lui avaient ri au nez, en pensant qu’elle se moquait d’eux ou qu’elle faisait exprès de les provoquer.
Ils avaient tout fait pour lui offrir des études et qu’elle puisse avoir une vie aisée.
Comment pouvait-elle être aussi ingrate.
Ils avaient essayé de la convaincre de changer d’avis, de s’excuser et de reprendre ses études dans la même école, quitte à refaire une année, qu’elle sorte avec ce diplôme et qu’elle revienne sur le droit chemin.
Ils ne s’étaient pas compris.
Elle avait l’impression de perdre son temps à étudier des matières abstraites. On enseignait des notions qu’elle avait déjà, elle avait essayé d’expliquer à ses parents mais ils ne la croyaient pas. Ce qui importait pour eux, c’était le diplôme.
Seul lui attestait de ses connaissances et compétences.

Une année à peine lui avait suffit pour se rendre compte de la blague de son cursus. Elle ne voulait pas perdre plus de temps ni faire jeter autant d’argent par la fenêtre a ses parents.
Puis à quoi bon, ils ne croyaient pas en elle, encore moins à son projet. Pourquoi essayait-elle de les rallier à sa cause, elle riait amèrement. De toute façon, ils ne l’aideraient pas financièrement à se lancer. Alors elle s’en alla.
Ils étaient tous les trois trop sur les nerfs, sur leurs propres positions, pour entendre raison.

Elle se débrouilla.
Heureusement elle avait quelques amis sur qui compter, qui ne comprenaient pas non plus sa décision mais qui étaient là pour elle.
Elle fut hébergée chez quelques-uns, ceux qui avaient la chance d’avoir leur propre appartement, le temps qu’elle puisse retomber sur ses pattes, trouver un petit job, et de contacts en contacts, parce
qu’elle avait la chance d’avoir un bon sens du relationnel, elle réussit à trouver un travail plutôt bien payé. Elle avait les connaissances et des facilités dans beaucoup de domaines surtout concernant la
gestion d’une entreprise, et elle réussit à gagner assez pour pouvoir s’émanciper de ses amis, et se loger dans une chambre de bonne. Elle savait qu’il n’était pas bon d’abuser de la générosité de ses bienfaiteurs, et elle voulait continuer d’entretenir de bonnes relations avec ses amis.
Avec sa volonté et beaucoup d’économies, elle réussit à avoir assez de budget pour commencer à faire quelque chose pour son projet.
Ce n’était toujours pas assez mais elle avait pu se confier à un de ses amis le plus proche. Un certain Duncan avec qui elle s’était liée d’amitié et à qui elle accordait toute sa confiance.
Il avait eu le temps de finir leur cursus scolaire, contrairement à elle, et il avait commencé à occuper un poste très bien payé.
Il avait confiance en elle et lorsqu’il la vit dépitée de ne pas pouvoir réaliser son projet, il lui proposa de lui prêter ce qu’il lui manquait.
Elle n’en croyait pas ses yeux.
Elle avait refusé parce qu’elle avait trop peur de mettre en jeu leur amitié.
Elle n’avait jamais accepté d’argent de la part de ses amis parce qu’elle ne voulait pas de ce genre de relation. Et Duncan était la dernière personne avec qui elle voulait se fâcher pour une histoire pécuniaire.
Il avait insisté en lui disant qu’avec son salaire actuel, ce n’était pas grand-chose et que ce n’était qu’un prêt.
Que si jamais elle ne lui remboursait pas, il savait où elle habitait, ou bien elle devrait travailler pour lui pour lui rembourser la somme qu’elle lui doit.
Elle ne savait pas si c’était pire que de perdre son amitié. Elle hésitait encore.
Elle avait besoin de cet argent mais elle pouvait encore travailler un certain moment avant de réunir la somme exacte et monter son entreprise.
Le seul problème était qu’elle avait repéré l’endroit parfait pour mettre en route ce rêve.
Le bâtiment était en vente et il n’était qu’une question de temps avant que quelqu’un d’autre ne décide de l’acquérir.
Et si elle devait attendre elle savait que cette occasion en or risquait de lui filer sous le nez. Duncan lui força la main en lui disant que si elle n’acceptait pas son prêt, il achèterait le bâtiment lui-même.
Et elle était bien trop fière pour travailler aux ordres de quelqu’un d’autre.
Il la connaissait trop bien.
Concours de circonstances et planètes alignées.
Elle réussit à signer le contrat de vente avec la somme totale.
Par chance, personne n’avait encore fait de proposition pour acheter cet endroit.

Les lieux étaient en ruines, elle avait acheté cela pour une bouchée de pain, et même cette bouchée de pain elle n’était même pas capable de l’acheter elle-même, seule.
Mais maintenant, il était à elle et elle devait en faire quelque chose.
Ce n’était que le commencement.
Les yeux plein d’émotions, elle n’avait pas le temps de s’émouvoir.
Tout était à refaire et tout son budget était parti dans cette ruine.
Duncan était venu visiter et était arrivé à la même conclusion.
Elle ne pouvait rien faire de ce lieu en l’état.
Au moins, elle pouvait rendre sa chambre de bonne et dormir dans cette demeure.

Elle continua à travailler pour accumuler des économies pour les investir dans les travaux.
Elle continuait à avoir ses amis qui lui donnèrent des contacts de confiance pour l’aider dans son chantier, à prix d’ami.
Et contre toute attente, quelques-uns vinrent sur place l’aider.
Des décorateurs d’intérieurs, des électriciens, des maçons, des plombiers, elle eut droit à des gens qualifiés.
En moins d’un an, le lieu était devenu méconnaissable et si elle l’avait voulu, elle aurait pu le revendre pour au moins 3 fois son prix d’achat.
Elle avait réussi à dénicher des meubles pas chers et parfois gratuits sur des sites.
Chaque économie était bonne à prendre.
Elle avait accumulé différents emplois pour pouvoir renflouer les caisses et pour avoir de quoi débuter son activité.
Le plus dur allait être de trouver des personnes voulant bien travailler dans son établissement.
Elle ne pouvait pas pour l’instant faire de contrat de travail mais elle pouvait déjà proposer un endroit plus que confortable.
Le meilleur moyen était d’aller sur le terrain et discuter avec les personnes concernées.
Au premiers abords, les filles qu’elle croisa, ne la prirent pas au sérieux. Elles étaient moins méfiantes que si c’était un homme qui leur vendait monts et merveilles, mais cela restait une proposition trop alléchante.
Elles qui avaient l’habitude de faire ça dans la rue, n’avaient pas grand-chose à y perdre, elles n’avaient rien ou presque rien. Même en vivant sans toit, elles étaient solidaires et elles avaient peur qu’on se moque d’elle.
Marianne avait réussi à les convaincre de venir chez elle pour voir.
Celle qui semblait être l’aînée du groupe, avait finalement accepté de la suivre avec toutes les autres.
Marianne avait été honnête et leur avait avoué qu’elle n’aurait pas de quoi les payer pour l’instant, mais qu’en échange de les loger et de leur offrir de quoi se laver, elle demanderait qu’un petit pourcentage de leur recette.

L’aînée du groupe l’avait regardée les yeux écarquillés.
En pénétrant dans l’entrée, elle avait en face d’elle une demeure luxueuse, propre, chaleureuse. Jamais elle n’aurait pensé pouvoir entrer dans un tel endroit, alors y rester pour dormir.
Et elle pensait que Marianne voulait les voler en les endettant à vie, mais au contraire.
Marianne leur proposait un deal plus que raisonnable.
Elle en discuta avec ses sœurs de travail.
Une partie de leur recette en échange de pouvoir vivre dans ce manoir ?
Est-ce qu’elle était une princesse charmante leur offrant une vie de rêve ?
C’était beaucoup trop beau pour être vrai et en même temps, Marianne avait l’air beaucoup trop honnête.
Elle n’avait que 25-30 ans, elle paraissait être une petite jeunette sans expérience dans la vie.
Et pourtant.
Les travailleuses du sexe acceptèrent son offre mais elles mirent comme condition que si Marianne avait menti sur sa proposition, elles s’en iraient.

Marianne était aux anges.
Elle avait ses premières habitantes et partenaires de travail.
C’était déjà un très bon début.
Elle aurait pu craindre qu’elles saccagent les lieux, qu’elles profitent d’elle en ne lui rapportant aucun bénéfice, mais cela ne lui traversa même pas l’esprit.
Parce qu’elle avait vu dans leurs yeux le désespoir, elles avaient touché le fond et elles ne pensaient pas entrevoir de lueur d’espoir que lui offrait Marianne.
Elle leur avait expliqué son projet, qu’à long terme elle voulait leur proposer un vrai salaire, une véritable protection. Que ce métier ne soit pas dénigré.
Et qu’elles puissent, si elles le souhaitent, changer de voie et de métier.

— Elle est folle, ça ne marchera jamais.
— C’est du délire, elle marche en plein délire.
— C’est pas un peu trop beau comme rêve ?
— C’est qui cette gamine ?
— Moi j’y crois, j’ai envie de croire en son rêve.
— Moi aussi.
— Et si ça marche pas ?
— Moi je préfère faire ça ici que dehors. Et je veux bien céder la moitié même la totalité de ce qu’on me paye pour pouvoir dormir dans un vrai lit et pouvoir me laver.
— 50% ça me parait raisonnable si on peut dormir ici. On se débrouillera pour manger avec le reste.
— Et si c’est du pipeau ?
— On pourra toujours retourner dehors.
— T’as aucun moyen de nous forcer à devenir tes esclaves, n’est-ce pas ?

Voici comment tout commença.
Les premières filles adorèrent les lieux.
Elles décidèrent de s’en occuper pour qu’il reste aussi beau qu’à leur arrivée, et Marianne les en remercia parce qu’elle n’avait pour l’instant pas le budget pour payer un employé pour faire le ménage.
Elles avaient réussi à faire passer le message qu’elles étaient maintenant dans cet établissement et les clients venaient directement là.
Ils étaient bien accueillis et chouchoutés, ils payaient d’abord et étaient ensuite amenés à une chambre à l’étage.
Le bureau de Marianne était au rez-de-chaussée, il y avait l’entrée dans laquelle des canapés et de quoi se désaltérer avaient été installés, les filles pouvaient se poser là et papoter en attendant, lorsqu’elles n’avaient pas de clients et lorsque quelqu’un arrivait, il y en avait toujours pour se jeter sur les potentiels clients et ils choisissaient celle qui leur plaisait le plus.
Il y avait également des salles de bain à l’étage.
Une cuisine au rez-de-chaussée et des toilettes.
Les combles avaient été aménagées en chambres dortoir à coucher.
Il y avait une certaine harmonie avec les filles.
Tous les bénéfices étaient partagés de manière équitables entre elles, après le pourcentage dû à Marianne.
Lorsqu’il y avait besoin de quelque chose, que ce soit des vêtements, un appareil électroménager pour faire des lessives, Marianne s’occupait de faire livrer le nécessaire, elle était débordée par son autre travail qu’elle avait conservé pour pouvoir payer les factures, et lorsqu’elle avait le temps, elle s’occupait de gérer son établissement. Elle montait les meubles qu’il fallait pour les filles.
Elle avait fait très bonne impression et les filles savaient qu’elle leur revaudrait cela.
Elle avait gagné leur confiance.
Duncan avait pu passer voir comment son affaire commençait à tourner et il était impressionné.
Les filles lui avaient sauté dessus pour qu’il en choisisse une avant de voir Marianne rire aux éclats.
Il était gêné.
Un soir, Marianne était rentrée exténuée, après ses horaires de travail normal, elle s’attelait à la tâche pour pouvoir offrir aux filles le rêve dont elle avait parlé, son rêve qu’elle avait partagé.
Elle devait compter le budget dont elle disposait pour pouvoir les rémunérer correctement, dépendant du pourcentage des recettes. Son but était de pouvoir les rémunérer équitablement sur la durée, tout en pensant à déclarer tout ce qu’elle gagnait et les dépenses liées à cette activité.
Elle n’oubliait pas la somme d’argent qu’elle devait à Duncan et pour l’instant elle n’y était pas. C’était sa priorité numéro un.
Elle dormait peu la nuit, et elle s’endormait sur un divan dans la pièce de son bureau.

Elle était rentrée plus fatiguée que d’habitude.
L’accumulation de mois et de mois de travail sans repos, les filles l’avaient regardée, inquiètes.
La maison marchait de mieux en mieux, les clients affluaient et lorsqu’il y en avait trop, elles devaient attendre que les chambres se libèrent, et pour ça, elles les divertissaient dans le hall. Certains qui n’étaient pas patients, ne se gênaient pas de demander à faire leur affaire dans les escaliers ou les couloirs supérieurs, ou même la salle de bain commune.
Les filles avaient réussi à en faire de la publicité par le bouche à oreille et les clients également.
Le dortoir pouvait encore accueillir d’autres personnes et la maison devint progressivement un refuge pour d’autres travailleurs du sexe, de tous genres et sexes.
Marianne sortit de son bureau, plus pâle que d’habitude et les filles s’inquiétèrent.

Elle partit en direction de la cuisine pour se chercher à boire et le bruit d’une chute.
Elles se ruèrent vers elle, elle venait de faire un malaise.
Elles la transportèrent dans son bureau pour l’allonger sur le divan et elles appelèrent un médecin.
Quelqu’un demanda si elles avaient le numéro de Duncan, et par chance, une des filles avait récupéré son numéro grâce à sa carte de visite.
Il arriva au plus vite.
Le médecin l’osculta et leur expliqua la situation, qu’elle avait surtout besoin de repos, qu’il fallait qu’elle fasse attention à son hygiène de vie et à sa santé.
Elle se surmenait.
Duncan expliqua qu’elle avait encore son ancien travail.
Les filles ne se rendaient pas compte de tout le travail qu’elle faisait en plus.

— Lorsqu’elle m’en parle, elle a les yeux qui brillent, elle dit qu’elle veut que ce rêve aboutisse le plus tôt possible.
—Je pensais qu’elle s’amusait le reste du temps pendant qu’on ramenait de l’argent.
— Non, moi je sais que le soir elle dort ici.
— Alors qu’on a de vrais lits en haut ?
— Elle a pas un endroit où dormir ? Avec tous les meubles ici, je pensais qu’elle était riche.

Duncan dut leur raconter comment elle avait réussi à faire des ruines un manoir de luxe avec son petit budget.
Et qu’il lui avait prêté de quoi financer l’achat du bâtiment.

— Mais attends, c’est pour ça qu’elle garde ce deuxième travail.
— Pas possible, je lui ai dit d’oublier ce petit prêt de rien du tout.
— La connaissant, elle n’a pas oublié.
— Cette idiote…
— Elle te doit combien ?
— Si c’est vraiment ce qui l’empêche de dormir, on peut l’aider à te rembourser.
— Elle a vraiment changé notre vie.
— On peut au moins faire ça pour elle.

*

Lorsqu’elle était tombée, elle s’était cognée et elle avait saigné.
La personne qui l’avait trouvée était paniquée.
Les filles se rendaient compte que si jamais elle n’était plus là, elles ne savaient pas ce qu’elles allaient devenir.
L’aînée aurait pu reprendre le flambeau mais elle ne s’y connaissait pas pour gérer tout ce que Marianne faisait.
La plupart découvrirent qu’elle faisait un autre travail en parallèle.

— Pourquoi ? Un seul travail ne te suffit pas.. ?
— Notre revenu ne te suffit pas ?
— Ne te détruit pas la santé, tu penses à nous ? On fera quoi si t’es plus là ?

Les filles s’inquiétaient à leur manière.

— Ce n’est pas ça… j’ai une dette envers quelqu’un que je souhaiterai acquitter le plus tôt possible…

*

Duncan était passé un soir et l’aînée l’avait pris a part pour lui poser des questions.

— Est-ce que par hasard tu saurais à qui Marianne a emprunté de l’argent ?
— Pardon… ? Ça vient d’où cette question ?
— Elle a fait un malaise récemment, on s’est toutes inquiétées, il semblerait qu’elle se surmene et on ne sait pas pour quelle raison. On ne manque de rien ici. Ça pourrait être mieux, mais c’est déjà le luxe de pouvoir continuer à faire notre affaire ici.
— Quoi ? Comment ça elle a fait un malaise ?
— Elle ne t’en a pas parlé ? Elle a perdu connaissance et elle s’est cognée à la tête.
— Cette idiote ! Elle m’a dit qu’elle avait trop bu et qu’elle était tombée… !
— Elle nous a parlé d’une somme qu’elle devait rembourser à quelqu’un, et que c’était urgent… on ne veut pas qu’elle dégrade sa santé ainsi, et si on peut l’aider à quoi que ce soit…
— Je n’ai pas souvenir qu’elle ait emprunté de l’argent à quelqu’un d’autre… elle a horreur d’avoir des dettes…
— Quelqu’un d’autre ? Ca veut dire… ?
— J’espère que cette imbécile ne pense pas à cet argent là…
— Quelle somme… ? À qui… ?

Duncan avait son visage dans ses mains, il culpabilisait.

— Je lui avais dit de ne pas se presser et qu’elle me rembourserait lorsqu’elle pourra, je ne pensais pas qu’elle avait encore ça en tête. J’avais presque oublié et j’espérais qu’elle oublie.
— De quoi tu parles ?
— C’est à moi qu’elle doit de l’argent.
— Comment ça ?

Duncan lui expliqua la situation et toute l’histoire.

— Combien elle te doit. Je veux participer. Ça fait des mois que nous sommes ici et je pense que je ne serai pas la seule à vouloir aider à rembourser ce prêt. Je veux rendre cet endroit pérenne et si j’y apporte ma part financière, je m’y sentirai encore plus chez
moi. Elle ne nous a jamais fait payer de loyer, c’est le moins qu’on puisse faire.
— Si elle l’apprend, elle va me tuer.
— C’est pas mon problème, je ne veux pas qu’elle endosse cette responsabilité seule. Crache le morceau et je vais voir avec les filles combien on peut réunir toutes ensemble.

Duncan avait réussi à toucher quelques mots à l’employeur de Marianne pour lui dire qu’elle avait eu quelques soucis de santé mais qu’elle ne préférait pas en parler, pour qu’elle ait légèrement moins de travail. Ils se connaissaient et il consentit parce qu’elle avait toujours bien travaillé, fait des heures supplémentaires quand il fallait. Elle en demandait toujours plus parce qu’elle avait besoin de ce salaire.

— Tu prends soin d’elle… C’est adorable, tu es sûr qu’il n’y a rien entre vous deux ?
Avait demandé l’employeur, en espérant être dans la confidence.

— C’est juste une amie de longue date, en qui j’ai confiance. Rien de plus.
Sourit Duncan.

Il se rappela lors de leur première rencontre, ils étaient tous les deux des têtes fortes et des têtes brulées, ils s’étaient tout de suite entendus, il y avait une sorte d’étincelle de complicité et de fraternité entre eux.
Elle était forte, indépendante, prétentieuse et elle avait une attitude très joueuse avec les filles de leur promotion. Ils avaient leur groupe d’amis et elle n’avait pas eu besoin de faite son coming out, il était
assez clair qu’elle n’avait aucun intérêt pour les garçons, et elle se comportait comme eux, elle avait leurs codes.

*

Les filles qui travaillaient pour Marianne, s’étaient concertées et la plupart était d’accord pour participer pour rembourser ce prêt, chacune ne pouvait pas mettre la même somme, mais le tout accumulé faisait un petit pactole.
Duncan avait craché le morceau sur la somme exacte qu’elle lui devait.
Même avec l’argent de toutes les filles réunies, elles étaient encore loin du compte.
L’ainée avait rediscuté avec Duncan pour lui donner cette enveloppe, qu’il avait refusé.

— Je ne peux pas accepter. Marianne risque de m’en vouloir et cette histoire de dette est ridicule. Elle se met la pression toute seule alors que je n’ai même pas besoin de cet argent. Toute cette situation est ridicule.

Il s’était dirigé vers son bureau pour lui en parler directement. Cela le tracassait et l’empêchait de dormir convenablement.

— Il faut qu’on parle.
— Oui… ? Qu’y a-t-il… ?
— Tes filles m’ont dit pour ton malaise. Pourquoi tu me l’as caché… ?
— … Ce n’était pas important, tu te serais inquièté pour rien. Regarde, je vais déjà mieux.
— Et j’aurais eu raison de m’inquiéter ! Lève un peu le pied.
— Tu ne sais rien.
— Si je sais. Oublie cette dette que tu me dois.

Le ton commençait doucement à monter entre eux.
Ils étaient tous les deux têtus et bornés.

— Ca ne marche pas comme ça.
— Si, ou au moins, arrête de te presser autant pour me rembourser, tu sais que je ne suis pas en manque d’argent, je ne suis pas pressé et tu peux tout aussi bien me faire ce foutu virement dans 5 ans.
— Pour moi c’est important !
— Que ce soit fait maintenant ? Foutaises !

Elle était perturbée, elle qui voulait que tout soit fait dans les temps, que ce soit parfait, elle voulait que ça aille plus vite mais ce n’était pas en son pouvoir.
Elle s’assit, les mains sur son visage, elle était perdue. Duncan lui exposait en plein visage à quel point elle était un échec. Elle n’y arrivait pas.
Elle n’était pas assez forte pour y arriver. Ses parents avaient peut-être raison, elle n’avait pas les épaules pour ça. Toutes ces pensées se bousculèrent dans sa tête, elle était dévastée.
Duncan vit qu’elle s’était écroulée psychologiquement.
Il se calma et s’approcha pour lui demander si ça allait.

— Non, non ça va pas…
La voix tremblotante, elle était aux bords des larmes.

— Hey… je suis désolé, d accord… ?
— Non mais… tu as raison, tu n’as pas à être désolé… C’est juste que…
— Les filles s’inquiètent pour ta santé, et moi aussi. Je ne te demande pas de me rembourser le plus rapidement possible, je ne te le demande même pas, mais si tu y tiens tant que ça, on peut décider d’un accord pour que tu me verses une somme fixe chaque mois, ok ? Tu as tout le temps qu’il faut et je ne vais pas te prendre d’intérêts, alors rassure toi.
— Je… je voulais que ça aille plus vite, je voulais faire les choses bien…
— Hey, regarde ce que tu as déjà fait, C’est déjà impressionnant pour une petite femme comme toi.
— Je ne suis pas petite !
— Ok ok, mais tu as déjà fait avancer beaucoup de choses, c’est pas grave si le reste te prend un peu plus de temps.
— Ça m’énerve de le dire… mais tu as raison.

Duncan la prit dans ses bras et la consola comme il le pouvait.
Elle était épuisée, elle portait ce poids sur les épaules seules, et c’était la dernière chose qu’il voulait, de compter parmi les fardeaux qu’elle portait.
C’était rare de la voir dans cet état, sauf quand ils avaient fait des soirées arrosées lorsqu’ils étaient encore étudiants, bien entendu.

— Promets-moi de prendre plus soin de toi, d’accord ? Et si tu es suffisamment stable financièrement, démissionne de ton travail pour prendre à 100% les rennes de ta boutique. Une chose à la fois.
— Tu sais que t’es énervant ?
— Oui mais j’ai raison.
— Ne me dis pas que cest parce que tu es sorti diplômé, sinon je te frappe.
— Ok, je le dis pas.

Elle le frappa quand même, d’un coup de poing sur son épaule.

— Aïe !
— Tu l’as pensé trop fort.
— Tu sais, tu m’impressionnes, parce que même si j’ai un diplôme et les fonds, jamais je n’aurais ton ambition de créer quelque chose, de monter un projet comme le tien, alors rien que pour ça, je suis admiratif et je suis content d’avoir pu t’aider à te lancer. Quand
je vois ce à quoi ça ressemble aujourd’hui, j’ai hâte de voir l’avenir.
— Mais si j’avais été diplômée, j’aurais peut-être mieux gére-
— Non, crois-moi, tu t’en tires déjà comme une cheffe. Cheffe.
— Oh arrête… ça ne t’apportera rien de me lancer des fleurs.
— Même pas du bon moment avec les filles gratuitement ?
— Tu vois ça avec elles.

*

Les années passèrent.
L’établissement s’installa avec de plus en plus de notoriété, il était connu pour son ambiance saine et son respect des employés, ils avaient également de plus en plus de personnes souhaitant y travailler. Les lieux, les chambres et lits n’étaient pas extensibles.
Marianne avait réussi à mettre en place un système aidant les personnes souhaitant sortir de ce travail.
Elle les encadrait, elle offrait également de quoi les suivre médicalement.
C’était un groupe d’entraide et chacun prenait soin de l’autre. La figure de grande sœur qui était toujours là pour materner les autres, filles, garçons, transexuels, intersexués. C’était devenu le refuge
de beaucoup de personnes.
Elle avait fini par rembourser Duncan, son entreprise était maintenant pérenne, elle avait un chiffre d’affaire conséquent et elle pouvait en être fière.
Elle pouvait se consacrer pleinement à la gestion, s’enquérir des besoins de ses employés et améliorer leur quotidien de jour en jour.

La seule chose qu’elle oubliait, c’était elle-même.
Arrivée à 35-40 ans, elle s’était tellement concentrée sur sa carrière professionnelle, son rêve professionnel, qu’elle ne s’était jamais posée pour penser à elle.
Les relations amoureuses n’étaient pas sa priorité et maintenant qu’elle avait atteint son objectif, qu’elle pouvait faire une pause pour observer tout ce qu’elle avait accompli derrière elle.
Elle se sentait seule.
Elle avait beau être entourée, que ses journées soient remplies d’interactions sociales, elle n’avait personne à ses cotes à qui se confier. Bien entendu elle avait son meilleur ami Duncan, mais elle ne couchait pas avec lui, rien que l’idée la révulsait. Il avait également sa propre vie et elle ne pouvait pas le déranger à n’importe quelle heure de la journée pour se plaindre ou vider son sac de pensées noires.
Elle avait ses moments bas, elle savait que même si professionnellement elle avait réussi, même si elle avait pu renouer rapidement avec ses parents, elle se sentait vide. Certains critiquaient son activité sans comprendre, c’était un bordel, une maison close, peu importe si c’était bourré de bonnes intentions.
Ses parents avaient fini par se rendre compte qu’elle avait réussi ce qu’elle avait entrepri. Cela avait pris un certain temps mais les nouvelles allaient de bon train, et même si le secteur d’activité laissait à désirer, les chiffres d’affaire ne mentaient pas. Ils avaient finalement reconnu qu’elle était allée au bout de ses idées.
Puis la vieillesse approchant, ils ne pouvaient renier leur propre fille indéfiniment. Ils avaient eu le temps de réfléchir et ils s’étaient même excusés de s’être emportés à l’époque.
Force de constater, Marianne s’était également excusée d’avoir été la fille trop gâtée de ses parents.
Ils avaient mis une certaine pression sur le fait qu’elle devait se marier et avoir des enfants, mais elle leur avait dit qu’elle n’avait pas la tête à ça. Les années passant, elle n’avait toujours pas osé avouer à ses parents qu’elle aimait les filles.
Et maintenant qu’elle approchait la ménopause, ils étaient passés à autre chose. La laissant sur ses choix.

*

Cette nuit-là, elle faisait encore une insomnie.
Ces crises de sommeil se faisaient de plus en plus fréquentes et cela l’agaçait.
D’habitude, elle utilisait ces heures de non-sommeil pour s’avancer dans les tâches quotidiennes, mais ces derniers temps, elle en avait tellement enchaîné qu’elle s’était avancée sur tout et n’avait plus rien à faire. Du moins concernant son travail.
Elle était chez elle. Depuis qu’elle avait réussi à rembourser ses dettes, mettre de cote assez d’argent, elle s’était offert un petit appartement rien qu’à elle. C’était idiot parce qu’elle y passait très peu de temps, mais c’était bien vu et puis elle ne pouvait pas passer son temps à dormir dans son bureau.
Elle avait fait en sorte de prendre un rythme de vie un peu plus sain, des horaires presque normaux et du temps pour elle, faire du sport, aller à ses cours d’art martiaux.
Bref, son appartement était presque trop grand pour elle seule, mais surtout il était dans un état lamentable parce que ses affaires n’étaient absolument pas rangées, lorsqu’elle rentrait, elle entreposait ses affaires là où il y avait de la place, et heureusement pour elle, la surface de son logement lui permettait d’accumuler un certain nombre de choses avant qu’elle ne s’inquiète de les ranger convenablement.
Elle ne recevait personne chez elle et elle ne comptait pas le faire prochainement.
Ainsi, allongée sans pouvoir se rendormir, elle se décida à se lever et s’habiller.
Il était peut-être deux heures du matin ou trois, mais le train du sommeil ne daignant pas s’arrêter à quai, ni la laisser monter à bord, elle se décida à faire un tour en ville.
Prendre sa voiture et faire une balade nocturne.
Elle repensa à la discussion qu’elle avait eue avec Duncan.
Il lui avait parlé de ces entreprises qui vendaient des humains. C’était glauque, mais était-ce si glauque comparé à ce que elle faisait en vendant du temps particulier à d’autres personnes ?
Ces entreprises de vente étaient populaires près des plus riches, et Duncan avait mis ce sujet sur le tapis parce qu’il fréquentait ces milieux autant qu’elle et c’était le sujet en vogue ces derniers temps.
Ils s’étaient regardés et Duncan lui avait demandé si cela l’intéresserait.
Elle était beaucoup trop méfiante pour s’y intéresser.
Elle lui retourna la question et il était beaucoup moins réfractaire à cette idée.

— Imagine, je trouve la perle rare.
— Oui, une esclave ? Je te signale qu’ils ne sont même plus considérés comme des humains. Et tu penses pouvoir t’occuper d’elle si jamais elle dépend entièrement de toi ?
— Tu vois tout de suite le mauvais côté des choses.
— Je suis réaliste. Ne te laisse pas berner par les publicités qui te vendent un mirage.
—Ne détruits pas mes rêves…
— Tu chercherais pas plutôt une femme ? Plutôt que d’adopter une enfant ?
— Elles sont pas toutes si jeunes et je ne suis pas un pédophile.
— Tu fais ce que tu veux avec, après, je ne juge pas, enfin, c’est ta propriété si tu t’engages là-dessus.
— Je vais vomir.
— Tu évites de salir ma moquette, j’ai pas envie de sentir tes sucs gastrique pendant des semaines.
— Plus sérieusement, ça laisse rêveur mais j’ai entendu dire qu’il fallait faire super gaffe à l’endroit où on s’achetait ça.
— Tu m’étonnes. Si j’avais le temps, je me renseignerais un peu plus à ce sujet, mais non. Je ne suis pas encore assez désespérée pour m’acheter une esclave.
— On dit « humain de compagnie », pas esclave.
— Ça sonne pareil…
— Toujours aussi cynique.

Elle se rappelait ce bout de conversation et elle se rendait compte que peut-être. Elle était si désespérée que ça.
Qu’est-ce que ça pouvait être de sentir la chaleur humaine de quelqu’un à ses côtés.
Perdue dans ses pensées, elle roulait dans la nuit et elle vit ce bâtiment. Ce fameux bâtiment qui vendait des humains de compagnie.
Elle n’avait pas remarqué qu’il y en avait un pas si loin de chez elle. Combien de kilomètres avait-elle parcouru depuis qu’elle avait quitté son appartement ? Aucune idée.
Non, elle n’allait tout de même pas.
Puis zut, elle n’avait rien de mieux à faire et quoi de plus vrai que d’aller demander de vive voix et voir de ses propres yeux ce que cet établissement avait dans le ventre.
Elle gara sa voiture sur le parking.
Elle ne passa pas inaperçu, le parking était presque vide et elle avait une très belle voiture.
Elle éteignit les feux et poussa la porte, après avoir poussé un énorme soupir.
Elle fut tout de suite accueillie par une voix chaleureuse.
Une bonne dame souriante, les horaires de travail étaient de nuit, vraisemblablement.

— Bonsoir madame, puis-je vous renseigner ?
Sa voix était mielleuse, elle avait vu que Marianne était très bien habillée, qu’elle semblait venir de la classe haute et si elle pouvait conclure une vente, c’était le jackpot.

Marianne observait les alentours et n’avait toujours pas répondu à la question.

— Est-ce que vous cherchez quelque chose en particulier ? Nous avons des jeunes garçons qui pourraient vous plaire.
— Bonsoir, c’est la première fois… est-ce que vous pouvez m’éclairer sur comment ça se passe… ?

Marianne était un peu déboussolée mais elle s’approcha et garda son attitude, elle était neutre, mais elle ne montra pas son hésitation, sa voix était posée, elle ne voulait pas qu’on la prenne de haut ou pour
une idiote, et la vendeuse n’allait pas s’y risquer.

— Il n’y a aucun problème. J’ai ici une liste des profils que nous avons actuellement à disposition. Il y a plusieurs tranches d’âge, éthnie, type de cheveux, couleur, comme cela vous plait, si vous avez une idée de quelle utilisation vous en ferez, n’hésitez pas à m’en faire part. Je serai plus à même de vous orienter vers le profil adéquat.
— Est-ce que je peux jeter un œil à vos listes… ?
— Oui oui, bien sûr.

Elle sortit de sous son comptoir un porte-document dans lequel des fiches étaient rangées avec une photo de face avec des informations en dessous.
Elle les étala devant elle pour que Marianne puisse les voir.
Une fiche attira son œil. C’était une jeune femme blonde aux yeux bleus. La vendeuse remarqua son intérêt.

— Ah, excusez-moi, j’ai mal rangé mes fiches, vous avez l’œil, c’est la dernière arrivée mais je n’ai pas encore eu le temps de finaliser son dossier. Elle risque de partir rapidement, on ne voit plus des profils comme celui-ci.

— Il y a des profils plus rares ?
Demanda Marianne curieuse.

La vendeuse plutôt bavarde continua.

— Eh bien oui, même si elle est plus âgée que ce que nous avons l’habitude de recevoir, elle est encore vierge, et sur le marché cela augmente considérablement son prix. Nous avons pas encore fini de passer ses examens médicaux mais les résultats de son
examen psychologique est au-dessus de la moyenne.
— Qu’est-ce que cela veut dire… ?
— Je ne veux pas non plus vous alarmer, mais quelques humains de compagnie sont psychologiquement instables, c’est pour cela que nous l’indiquons dans leur dossier ce détail là.
Les acheteurs font ce qu’ils veulent avec leurs humains, mais je sais que certains ont des pratiques qui sortent de l’ordinaire, il semblerait que certains apprécient particulièrement ceux qui n’ont eu aucune expérience sexuelle auparavant, et ils sont prêts à payer le prix fort, si vous voyez ce que je veux dire. Quoi qu’il en soit, tous nos humains sont majeurs, nous sommes sérieux ici.

Marianne ne se sentait pas bien, une certaine colère montait en elle. Cette jeune fille qui était sur ce papier allait se faire acheter pour devenir une sorte de jouet sexuel, pour un pervers adorateur de vierges ?
La vendeuse vit que cela la mettait mal à l’aise et tenta de la rassurer.

— Ne vous inquiétez pas, elle a décidé en pleine âme et conscience d’abandonner son humanité, elle savait dans quoi elle s’engageait et tout acheteur doit s’occuper convenablement de son humain. C’est sur le contrat et si on ne le respecte pas, on risque des poursuites judiciaires.
Marianne était révoltée, et elle ne pouvait rien y faire.
La vendeuse rangea le dossier et lui montra d’autres profils qui pourraient l’intéresser.

— Je vois que vous préférez les femmes, j’en ai plusieurs qui sont disponibles et qui pourraient vous plaire. Celle-ci, elle a tout juste vingt ans, une brune aux formes généreuses, qu’en dites-vous ? Est-ce que vous préférez une docile ou plus farouche ? Je sais que certains aiment bien dresser et éduquer leur humain…

Marianne réfléchissait, elle observait les autres profils mais rien n’y faisait, elle avait flashé sur la blonde aux yeux bleus. Et surtout elle se demandait ce qu’elle foutait ici. Elle ne comptait pas acquérir quelqu’un.
Elle décida de pousser le délire plus loin, combien cela lui coûterait ?

— Dites-moi. C’est possible de les voir en vrai avant ?
— Oui bien sûr. Laissez-moi juste le temps de fermer l’entrée avant de vous emmener dans les coulisses.

La gérante semblait être la seule personne à s’occuper des lieux, du moins, à cette heure si tardive.
Elle la suivit et elles arrivèrent dans un long couloir avec des portes tout du long.
Il y avait des vitres qui donnaient sur chacune des cellules qui servaient de chambre personnelle.
Certaines personnes avaient des camisoles de force et Marianne en avait des sueurs froides. Était-ce de la maltraitance. Elle avait déjà entendu des histoires mais le fait de pouvoir voir cela de ses propres yeux était diffèrent.

— Ne vous inquiétez pas, les vitres sont teintées.
— Pourquoi sont-ils dans des cellules individuelles, ainsi… ?
— C’est pour éviter qu’ils se battent. Cela serait fâcheux qu’ils se blessent, d’où les camisoles pour certains. Les troubles psychologiques ne sont pas rares sur le marché… malheureusement, mais c’est comme ça.

La vendeuse haussa les épaules.
Ils savaient que c’était une vitre teintée, pour certains.
Et les bruits de pas, même étouffés, arrivaient à leur parvenir, ils étaient aux aguets des clients potentiels.
Certains faisaient exprès de retirer leurs vêtements pour se mettre en valeur, aguicher et avoir un espoir de se faire adopter.
D’autres étaient en camisole de force et même avec une protection dans la bouche pour les empêcher de crier. Difficile de croire qu’ils se soient rendus de leur propre volonté ici.
Marianne reconnut la jeune fille qu’elle avait vu sur la fiche, et elle ne put détourner son regard.
Elle n’avait pas de camisole de force, juste un simple t-shirt manches longues et un bas de pantalon presque trop large pour elle.
Elle était allongée sur le lit simple, par-dessus la couverture, le regard bleu dans le vide. Mélancolique. Elle semblait attendre une sentence.
Les pas de Marianne s’arrêtèrent devant sa cellule et la vendeuse le remarqua.

— Combien ?
Demanda Marianne.

La vendeuse soupira.

— Venez, retournons dans mon bureau pour discuter.

Elle réussit à faire bouger Marianne.
De retour dans un environnement plus adéquat pour traiter de ce genre de sujet, la gérante commença par lui exposer la situation.

— Je n’ai pas encore eu le temps d’estimer son prix. Vous savez, chez nous, les humains sont bien traités et nous tenons à tracer leur origine, pour que vous soyez certain que nous ne forçons personne contre son gré à devenir notre produit. Nous sommes très à cheval sur la procédure.

*

Marianne avait insisté.
Elle ne savait pas trop pourquoi elle-même.
Lorsqu’elle avait vu la jeune fille, son regard bleuté avait fixé dans la direction de Marianne. Elle savait que c’était une vitre teintée et qu’elle ne pouvait pas la voir. Ce n’était que le hasard, mais ses yeux avaient transpercé son cœur. Elle avait été frappée de plein fouet, et même si elle ne croyait pas au coup
de foudre, elle avait ressenti une émotion forte dans sa poitrine.
Elle était révoltée de savoir qu’il était possible que cette fille qui n’avait rien demandé, cette jeune femme à l’apparence d’une poupée, puisse servir d’objet sexuel à un pervers libidineux. C’était ce que la vendeuse avait sous-entendu, et Marianne savait que ce n’étaient pas que des rumeurs.
Elle ne pouvait pas sauver tout le monde, mais quelque chose en elle ne pouvait pas laisser cette potentielle victime se faire violer. Surtout si elle pouvait éviter cette situation. Elle n’était pas dupe, elle savait qu’elle avait eu un faible pour elle, elle ne pouvait pas se mentir et jouer les sauveuses pour se donner bonne conscience.
Elle s’ennuyait, c’est pour cela qu’elle jouait avec la vendeuse pour savoir si elle était capable de la pousser à lui vendre cette jolie blonde.

— Et si je payais le double de son prix.
— Pardon ? Vous n’êtes pas sérieuse ? Nous ne vendons pas aux enchères ici. Elle sera sur le marché lorsque que j’aurai finalisé son dossier. Et cela dépend du retour des analyses médicales.

Marianne savait qu’elle ne remettrait pas les pieds ici.
La partie avait assez duré, elle avait vu de quoi il en était et le paysage était triste, mais elle allait rentrer chez elle. Elle se leva et se décida à partir.
La blonde qui lui avait tapé dans l’œil deviendrait la propriété de quelqu’un d’autre. Elle priait intérieurement que son acheteur soit quelqu’un de pas trop pourri.

— Attendez… si vous tenez vraiment à cette fille… je peux vous la céder au prix de sa fourchette supérieure. Avec l’absence de son dossier médical, vous ne savez pas dans quoi vous vous engagez. Il est possible qu’elle soit malade ou qu’elle ait des antécédents qui diminuent sa durée de vie. Êtes-vous sûre ? C’est peut-être votre jour de chance, je sais que même si son dossier médical est mauvais, elle risque de partir rapidement.

La marchande, voyant Marianne se lever et sur le point de partir, interpréta ça comme une cliente de perdue.
Elle pouvait faire une vente même si elle transgressait une partie des règles, le dossier n’était pas complet mais dans quelques jours seulement, elle recevrait la totalité des documents. Elle ne pouvait pas vendre la jeune fille le double de son prix, même si la proposition de Marianne était alléchante. Cela ferait trop louche sur les comptes. Cependant elle pouvait la faire payer légèrement plus cher. C’était rare mais pas commun d’avoir un profil qui vale ce prix-là. Elle supposa que son dossier médical soit parfait et le calcul était fait par la machine. Cela n’arrivait jamais que l’état de santé physique soit sans tache. Tout le monde avait des antécédents ou des problèmes de santé minimes.

— Voilà à quel prix je peux vous la proposer

— Je pensais que vous étiez très à cheval sur le protocole et les démarches à suivre ?
Se méfia Marianne, à moitie moqueuse.

Le nombre de chiffres aurait pu faire fuir n’importe qui, sauf les personnes assez riches.
Marianne ne broncha pas.
Elle leva un sourcil. Était-ce cela, le prix de la vie ?

— On peut convenir d’un arrangement. Je devrais avoir les documents manquants dans la semaine et je vous en enverrai une copie.
— C’est tout ?
— Si vous finalisez votre achat, je vous remettrai une valise avec les documents que vous devrez conserver, telle que sa carte d’identité, son dossier, le certificat d’adoption, ainsi que ses affaires personnelles à son arrivée ici.

La vendeuse ne pouvait pas proposer plus ni mieux.
C’était ce prix et rien d’autre, pour faire un léger écart dans la vente.
Elle attendait que Marianne se décide.
Marianne ne savait pas ce qu’elle faisait.
Elle était venue juste pour une simple visite, pour assouvir sa curiosité, elle ne comptait pas consommer.
Et pourtant, elle était sur le point de faire une énorme bêtise.
Le prix affiché n’était pas un problème. Elle avait les moyens de payer sans prendre de prêt.
Elle ne pensait pas qu’elle serait capable d’acheter cette pauvre fille paumée mais qui l’attendrissait.
Elle hésitait mais son cœur parla pour elle, elle fit quelque chose de stupide.
Elle dit oui.
La vendeuse remarqua que Marianne mettait un certain temps avant de se decider et lorsqu’elle tendit sa carte bancaire, elle se dépêcha de l’enregistrer, de peur qu’elle ne change d’avis.

— Comptant ou à crédit ?
Demanda-t-elle

— Comptant.
La voix de Marianne était distante.

Elle ne réalisait pas encore ce qu’elle venait de faire.
C’était trop tard, elle venait d’acquérir quelqu’un. Dans quoi elle s’aventurait.
La vendeuse finalisa le paiement et rendit la carte à Marianne.

— J’aurais besoin de votre carte d’identité, également…

Marianne lui tendit la carte.

— Nous gardons dans notre base de données ces informations, au cas où il y aurait un problème…
— Oui oui, je comprends.

La vendeuse n’arrivait pas à croire qu’elle venait de conclure une telle vente. Le bonus sur le prix était conséquent. Au vu de la réaction de Marianne, elle savait qu’elle n’avait pas affaire à n’importe qui.
Elle avait l’habitude de traiter avec des clients fortunés, et Marianne n’était certainement pas la plus riche d’entre eux, mais elle était aisée et il ne fallait pas l’oublier.

*

Les papiers signés, la vendeuse s’était absentée pour aller chercher les affaires ainsi que la marchandise.
Marianne était restée seule dans le bureau, ne réalisant pas encore son acte.
Un quart d’heure s’était peut-être écoulé avant qu’elles reviennent toutes les deux, une valise à la main.
La fille aux cheveux blonds avait l’air encore plus perdue qu’elle.
Elle ne pouvait plus revenir en arrière.
Elle était dans la même tenue que dans sa cellule, un simple t-shirt aux manches longues trop grand, et son pantalon trop large.
La vendeuse les accompagna jusqu’à l’entrée et les observa partir.

Marianne ne savait pas comment réagir. Son rythme cardiaque était devenu irrégulier, les mains un peu moites, elle prit la valise et retira son manteau pour le poser sur les épaules de la jeune fille.
Elle ne pouvait pas la laisser sortir avec juste ça sur le dos, il faisait nuit et les températures n’étaient pas hautes.
Elle l’invita à la suivre, elles sortirent de la boutique.
Elles se dirigèrent vers la voiture, Marianne ouvrit le coffre pour y poser sa valise et voyant que la fille ne bougeait pas, elle lui dit de s’installer sur le siège passager. Elle s’exécuta sans rien dire.
Marianne la ramena à son appartement.

2022.01.13