Blanc

Gabriel avait reçu la lettre d’Alexandra.
Il avait attendu, impatiemment et avec une certaine appréhension qu’elle refuse catégoriquement.
Il s’était senti bizarre, il avait un certain âge mais il n’avait pas le souvenir d’avoir ressenti ce genre d’émotions auparavant, s’il oublait son premier amour, il ressentait à nouveau cette attente, ce sentiment si particulier de bien-être en pensant à une personne en particulier.
Il se trouvait ridicule. Etait-il en train de tomber amoureux ? Impossible. Elle était bien trop jeune, il était beaucoup trop vieux pour plaire, puis il ne pouvait qu’espérer que son souhait de mariage blanc soit accepté.
Sa mort frôlée de peu l’avait fait réaliser une chose. Tous ses biens étaient éphémères, il ne souhaitait pas que tout cela disparaisse dans le néant ou que ce soit éparpillé et pillé par ceux qui voudraient s’enrichir sur ce qui reste. Il avait confiance en ce nouveau allié. Il ne voulait rien regretter.
Il renfloua ses sentiments déplacés pour Alexandra et essaya de se concentrer sur son objectif principal.

Elle avait accepté de le revoir pour discuter de ce sujet.
Compte tenu de la situation encore précaire de Gabriel et de son domaine, il était convenu qu’elle retourne chez lui, seule pour ne pas éveiller de soupçons.
Il avait préparé sa venue au préalable. Tout devait être parfait, au pire au mieux, pour qu’elle se sente à l’aise et qu’elle ne manque de rien pour son séjour.
Cette fois-ci, son arrivée était attendue.
Il avait parlé de l’importance de sa décision et ses employés les plus proches ne pouvaient que le soutenir.

Lorsqu’elle arriva, elle était en cheval et elle confia sa monture. Les cheveux décoiffés par le trajet, elle était en tenue de voyage, un sac sur le dos.
Elle ne ‘attendait pas à ce que Gabriel l’attende à l’entrée du domaine et elle ne cacha pas sa surprise.

— Ah. Euh… bonjour…

Un peu embarrassée de se montrer sous tel jour, elle essaya de ranger maladroitement ses mèches folles derrière les oreilles, et essaya de défroisser ses vêtements en passant ses mains dessus.
Il n’avait rien dit, il avait apprécie la voir au naturel.
Il appréciait ce qu’elle était, la manière qu’elle avait de se comporter. Ce n’était pas une simple princesse.
Il garda cette pensée pour lui, souriant intérieurement.
Il ne pensait pas qu’elle serait aussi surprise de le voir, au point d’en être gênée.

— Bonjour. Tu as fait bon trajet ? Est-ce que tu veux prendre une douche avant quoi que ce soit ? Ou un bain, comme tu préfères ?
— Je… ah oui, le trajet s’est déroulé sans encombre… je ne voudrais pas vous faire attendre en prenant une douche… si cela ne vous dérange pas que je sois dans cet état, on peut commencer…

Elle était intimidée, cette histoire de proposition de mariage l’avait un peu chamboulée et elle considérait cette offre de manière sérieuse. Sa voix n’était plus aussi assurée que la dernèere fois, elle était seule et elle n’osait plus le regarder dans les yeux.

— Tu sais, tu peux me tutoyer. Cela sera plus simple pour la suite, et plus agréable aussi pour toi. Je souhaiterai qu’on soit sur un pied d’égalité, si ça te convient ? Tu peux prendre ton temps, c’est pour que tu sois plus à l’aise, c’est comme tu le sens pour la douche. Je n’ai pas d’urgence.
— Dans ce cas… j’accepte… je veux bien y faire un tour pour me débarbouiller…

Il sourit et lui tendit la main.

— Est-ce que tu as besoin que je te prépare quelque chose ? J’ai des vêtements de rechange, si besoin.
— C’est gentil… ça devrait aller.
— Si tu ne veux pas utiliser la salle d’eau publique, je peux te montrer ma salle de bain privée.
— Je… oui, merci…

Alexandra resta silencieuse une grande partie de la balade.
Elle observa les réparations effectuées et certaines personnes la reconnurent, ils lui firent quelques signes de la main, et des courbettes parce qu’elle était avec Gabriel.
Elle se dépêcha de se débarbouiller et retira son manteau. Elle en profita pour se recoiffer et elle se regarda dans le miroir.
Elle devait se reprendre. Elle ne comprenait pas pourquoi elle était aussi nerveuse.
Son père lui avait fait confiance et elle savait ce qu’elle faisait. Elle devait discuter du sujet.
C’était important parce que ça la concernait et elle décidait de son futur.
Elle se donna des petites claques sur les joues pour se réveiller, qu’elle ait les idées claires, et elle sortit de la pièce, puis de la chambre.

Le bureau était adjaçant et il lui fit signe de le rejoindre. Il était amusé par cette situation, quoique un peu anxieux. Il avait un sourire nerveux. Il la voyait un peu plus tendue et il sentait qu’il était en position de force par sa taille, mais il n’en menait pas large.
Il tenait la porte et l’invitait à entrer.
Ce qu’elle fit, avec une certaine crainte.

— Est-ce que je peux t’offrir quelque chose à boire ?
Proposa t-il.

Sa voix grave et forte la fit sursauter dans le silence de la pièce. La porte fermée, elle emplit le bureau à la décoration chargée qui étouffa tant bien que mal le timbre imposant de Gabriel.
Cela la fit sortir de ses pensées.

— O-oui, de l’eau s’il vo-… te plait…

Elle essayait de garder une posture droite et fière mais ses cordes vocales la trahissaient.
Il l’invita à s’asseoir et prit la carafe d’eau qu’il avait sur sa table pour la déverser dans un des verres retournés qu’il attrapa.
Il en profita pour se servir également, pour montrer que l’eau était potable. Même si elle avait confiance. Après tout, elle était venue toute seule, sans garde.
Il se racla la gorge et s’assit de l’autre côté de la table, en face d’elle.
Il était tellement imposant qu’elle le remercia intérieurement de prendre cette distance.

— Merci d’avoir fait le déplacement.
Dit-il solonellement

— C’était le plus pratique. Puis je préfère être seule ici avec vou-… toi, pour en discuter. Mon père… je veux dire. Cette conversation me concerne personnellement et je préfère prendre une décision par moi-même, sans être influencée par qui que ce soit…

Elle avait encore du mal à le tutoyer et Gabriel ne put cacher un sourire subtil en le remarquant.

— Bien… je t’avoue que j’avais peur de te faire fuir encore une fois, ça me rassure que tu m’accordes ce moment pour que nous puissions en parler.
— J’aurais quelques questions…
— Oui, bien sûr. Pose toutes les questions que tu as.
— Pourquoi… ? Je veux dire… votre offre est beaucoup trop… belle pour moi. J’ai tout à y gagner. Qu’avez-vous vraiment à y gagner ?

Gabriel sourit.
Elle n’arrivait pas à le tutoyer, c’était normal, ils se connaissaient à peine.

— Eh bien, ce que je ne t’ai pas dit dans la lettre, c’est que… je commence à me faire vieux, et je n’ai aucun héritier. J’ai failli y passer il y a quelques temps, et il me sera difficile de choisir un successeur avec aucune certitude de sa capacité à reprendre la boutique… tu m’as fait une excellente impression lorsque tu étais ici et que tu as pris soin de mes affaires. Je sais que c’est très cavalier de ma part de te reproposer une demande en mariage. Cette fois-ci, nous savons de quoi il en retourne. Je ne vais pas te forcer à quoi que ce soit me concernant. Le mariage ne va pas impliquer qu’on fasse semblant d’être un couple, je te rassure, et je ne vais pas te forcer à me donner un héritier.

Il fit une pause pour observer sa réaction.
Elle sembla lâcher un micro soupir de soulagement.
Etait-ce peut-être ce point qui l’inquiétait.

— Ce contrat de mariage m’assure la pérénité de mes affaires si cela te revient.
— Qui vous dit que je vais être à la hauteur de vos attentes… ? Je pourrais tout rater, ou tout vendre pour mes propres intérêts.
— Eh bien, soit. Mes gens ont vu comment tu t’es impliquée pour eux, ils n’y verront pas d’inconvénient si c’était le cas. Tu pourras en faire ce que tu veux. J’ai confiance que tu le feras dans les règles de l’art. Je sens que tu n’es pas une mauvaise personne. Et si j’ai tort, tant pis pour moi, je n’al pas mieux sur ma liste.
— Pardon… je n’arrive pas à te… tutoyer…
— Pas de problème, je peux comprendre. J’ai l’âge de ton père, on se connait à peine. J’aurais préféré qu’on puisse se tutoyer pour que tu ne te sentes pas en position de faiblesse sur cette offre.
— Je vais essayer…
— Tu peux m’appeler par mon prénom, Gabriel, si cela t’arrange.

Elle acquiesça sans un mot.
Elle réfléchissait et Gabriel fut attendri. Elle paraissait tellement sure lorsqu’elle était ici avec son garde, et aujourd’hui elle était si vulnérable. Il avait une envie forte de la protéger. Il ne pouvait pas lui dire ça.
Bien entendu qu’il voulait faire son maximum pour la chérir mais il se demandait si ce n’était pas des émotions très superficielles. Il se faisait peut-être des films sur ce qu’il ressentait et il devait faire attention.
La seule chose dont il était sûr, c’est qu’il l’appréciait. Déjà comme une amie, si elle le voulait bien.

— Alexandra ?
— O-oui ?!
— Ne sois pas aussi tendue. Je ne vais pas te manger.

L’idée, la possibilité de la manger lui traversa l’esprit un très court instant, et il se rappela à l’ordre d’effacer cette image de sa tête.

— D’accord… je… pardon… je ne peux pas m’empêcher de chercher le piège.
— Il n’y en a pas. Je te le promets. C’est une sécurité pour moi, tout simplement. Je sais que cela peut être contraignant pour toi, si tu as envie de te marier à quelqu’un d’autre… peut-être accordes-y tu une certaine importance… ?

— Est-ce qu’on va devoir porter la robe le costume et faire toute la cérémonie… ?
Demanda t-elle, aussitôt.

— Euh… rien ne nous-y oblige. Si tu le souhaites, je peux organiser un banquet-
— Non non, sans tout ça, ça me convient… je veux dire… c’est un contrat sans aucun attachement… du coup, ça me gênerait de faire semblant en public… enfin, si ca vo-… te convient.
— Oui, je suis assez d’accord avec toi. Je ne pensais pas faire une quelconque fête, ça m’enlève une épine du pied de ne pas devoir le faire, à vrai dire.
— Et si… et si… tu changes d’avis, et que tu veux te marier à quelqu’un d’autre ?
— Cela s’applique à toi, aussi. Enfin… Surtout à toi. Je suis vieux, plus personne ne s’intéressera à moi. Peut-être que si, mais juste pour mes biens. Tu ne pourras pas te marier à quelqu’un d’autre tant que tu es lié avec moi. Tu le sais ?
— Oui. Je… à vrai dire, cela m’arrange parce que je n’ai aucune volonté de me marier. Si j’annonce que je le suis déjà, j’arrêterai de recevoir des propositions à tout bout de champ. Ca me soulagera. On peut dire que cela nous tire tous les deux d’affaire.
— Tu es encore jeune, tu ne sais pas ce que l’avenir te réserve. Dans tous les cas, si ça peut te rassurer. Ce contrat est surtout une sécurite pour moi, si je meurs soudainement d’ici les prochaines années. Avec un peu de chance, je mourrai avant que tu désires te marier avec quelqu’un d’autre.
— Je… je ne vous le souhaite pas…

Il sourit.

— Est-ce que ca implique que je dois vivre ici… ?
Ajouta t-elle.

— Hm… qu’est-ce que tu préères ?
— Je… je ne sais pas.
— En toute honnêteté, ça m’arrangerait que tu sois sur place pendant un petit moment. Rien de trop long, même si tu as fait du très bon travail, je dois te montrer et t’apprendre certaines choses sur mes dossiers confidentiels. Ca serait l’histoire d’une petite semaine, si ça ne te dérange pas… ?
— D’accord…
— Ca peut être une autre fois, rien ne t’oblige à signer le contrat maintenant.
— Ah… d’accord…
— Tu as l’air préoccupée… dis moi… ?
— Je pense que ma décision est prise, mais je dois en parler à mon père.
— Tu es en droit de refuser, aussi.
— Je le sais… je vais repartir dans ce cas. Je reviendrai le plus vite possible pour signer le contrat.
— Même si ton père s’y oppose ?
— Il n’aura pas vraiment son mot à dire. Je suis adulte et je prends une décision qui me concerne.
— Tu comptes repartir maintenant ? Ton cheval risque d’être épuisé.
— C’est vrai…
— J’ai quelques scrupulesà te faire faire les trajets. Est-ce que m’entretenir avec ton père le rassurerait ?
— Est-ce qu’il est judicieux de laisser votre domaine pendant quelques heures ? Juste pour un contrat ?
— Ca devrait aller. Je préfère être sûr, mais tu comptes accepter mon offre ?…
— Oui.
— Tu es certaine ?
— Oui. Vous n’avez pas l’air si méchant que ça… puis, je peux avoir confiance en vos mots.
— J’espère que tu pourras rapidement me tutoyer.
— Je…
— Je te taquine. Dans ce cas, si cela te convient, je vais te raccompagner et en discuter avrc ton père aussi.

*

L’arrivée de Gabriel et Alexandra fit son effet au domaine de Sephyl.
Elle ouvrit la marche et Gabriel la suivit sans faire de bruit.
Elle le guida jusqu’au bureau de son père qui se tint sur ses gardes.
Elle les laissa entre eux pendant qu’elle attendit à l’extérieur.

— Bonjour… ? Que me vaut ta visite ?
— Bonjour… futur beau père ?

— N’utilise pas ce mot ici.
Sephyl n’était pas d’humeur à rire.

Gabriel se racla la gorge.

— Je suis ici pour parler de ma proposition faite à ta fille. Je suis sérieux et sincère. Même s’il n’y a pas de sentiments en jeu, je compte prendre soin d’elle et faire en sorte qu’elle ne manque de rien. J’ai pu voir qu’elle était très débrouillarde et je souhaiterai qu’elle soit mon épouse pour faciliter les droits de succession.
— Si tu es ici c’est que sa décision est déjà prise.
— Oui, je le crois. Je voulais juste te rassurer sur ma sincérité et que je ne compte pas profiter d’elle, en mal…
— … Je te remercie d’avoir raccompagné Alexandra. Et je t’assure que nous n’avons pas pour intention de t’assassiner. Même si j’ai proposé cette éventualité à ma fille.
— Cela m’aurait surprit que tu ne le fasses pas.
— Blague à part. Si j’apprends qu’elle souffre par ta faute, je viendrai t’étriper de mes propres mains.
— Le message est bien passé.
— Si tu n’as plus rien à me dire, je souhaiterai parler à Alexandra.

*

— Je crois comprendre que ta décision est prise. Je ne pensais pas que tu accepterais aussi facilement…
— Tu sais ce que ça implique…
— Je me doute. Je respecte ton choix. Je sais que tu as choisi cette offre pour te débarrasser de ton devoir. C’est plutôt une bonne occasion et je ne peux qu’être fier de ce que tu vas construire.
— J’ai besoin de faire un séjour chez lui pour voir comment ça se passe… et pour signer le contrat.
— Tu me tiendras au courant… ?
— Oui papa. C’est juste de l’administratif, appelle-moi si tu as besoin que je rentre… j’ai besoin de couper je pense…
— Est-ce que… ça concerne Chris… ?
— Oui… je ne peux rien te cacher. Je suis désolée d’agir encore en enfant. Je vais essayer de tourner la page, et je pense que ce faux mariage est une bonne opportunité d’assumer mes responsabilités.
— Je te fais confiance, fais attention à toi.
— Toi aussi papa, prends soin de toi, et de Chris…
— Tu ne vas pas lui dire un mot ?
— Non… je ne préfère pas. Je ne pars pas pour toujours. Je pense que je serai de retour d’ici une petite semaine.

Il se leva et prit sa fille dans ses bras.

— Ne t’inquiète pas papa, si je signe, je serai sous la protection de son domaine. Je n’ai pas besoin de Chris. Garde le à tes côtés.

*

Gabriel ressemblait à un videur devant le bureau de Sephyl. Il se faisait dévisager parce qu’il était inconnu et surtout très grand avec sa carrure.
Alexandra le tint au courant de son programme et prépara quelques affaires avant de repartir avec lui.
Elle pria pour ne pas croiser Chris, mais Gabriel le vit et il s’arrêta discuter rapidement avec lui.

— Gabriel… ? Quelle surprise ? Vous attendez quelqu’un ?
Demanda Chris en le voyant à l’entreée du domaine avec son cheval.

— Bonjour Chris. Comment vas-tu ?
— Bien… bien, merci. Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ?
— Non, merci. J’attends Alexandra.
— Ah.

Gabriel préféra ne pas en dire plus, voyant la surprise dans le regard du jeune homme. Il ne savait pas s’il était judicieux de le mettre dans la confidence.
Elle ne tarda pas et elle fut également surprise de voir Chris. Elle lui adressa à peine un regard et elle pressa Gabriel sur le départ.

— Es-tu en froid avec ton garde… ?
— Pourquoi vous dites ça… ?
— Cela s’est ressenti, tu cherches à l’éviter… ?
— En quelque sorte…

*

— Elle a accepté…
Dit Chris dans un soupir.

— Oui.
Répondit Sephyl.

 

2021.10.11

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.