Flot

Marianne était plus âgée de beaucoup et elle ne pouvait pas échapper à ce qui l’attendait : des problèmes de santé.

C’était une journée comme les autres. Elle était à son bureau pour gérer des documents comme à son habitude, traiter des mails, s’occuper des dossiers administratifs urgents concernant son entreprise.
La matinée venait de passer en un rien de temps, elle jetait un regard sur l’heure. Il était presque midi.
Pas étonnant que son estomac commence à lui signifier sa faim. Elle s’étira de tout son long, s’éloignant légèrement de son bureau. Elle lâcha un soupir satisfait. C’était du bon travail abattu, elle s’autorisait cette pause pour se restaurer.
Elle prit soin de sauvegarder le nécessaire sur son ordinateur et de fermer sa session. On était jamais trop prudent concernant son poste de travail.
Elle se leva de son siège pour se diriger vers la sortie de son bureau.

Cela arriva d’un coup. Une douleur dans sa poitrine, vive, extrêmement forte, comme si quelqu’un lui avait tiré une balle invisible dans le corps.
Elle s’arrêta net. Elle porta sa main sur son torse, cherchant l’endroit exact où cela lui faisait tant mal, sans y parvenir. Elle arrêta de respirer, espérant atténuer la douleur, mais rien n’y faisait.
Ses jambes fléchirent et elle se retrouva à genoux, au sol, comme si l’énergie en elle venait de disparaître, elle avait trop mal pour rester debout.
Elle aurait pu appeler quelqu’un, mais en cet instant, elle espérait encore que la douleur s’estompe et s’en aille, aussi rapidement qu’elle était venue se loger dans sa poitrine. Elle essaya de retrouver une respiration normale et adéquate, puis, le vide.
Elle s’écroula sur le sol.

Elle était là, au sol, pendant plusieurs minutes, sans que personne ne se rende compte de son état. Elle était dans son bureau.
À l’extérieur, ses employés ne se doutaient de rien.
Ne la voyant pas sortir passé midi, puis midi trente.
Certains commencèrent par se demander si elle était partie déjeuner. Ils la connaissaient assez bien pour savoir qu’elle appréciait ses horaires et que la pause de midi était importante.

— Marianne est déjà partie manger ?
— Je ne l’ai pas vue depuis ce matin, elle est pas encore dans son bureau ?
— Je ne l’ai pas vue en sortir, elle doit encore y être, non ?
— Encore en train de bosser… elle a dû oublier l’heure ou elle saute le repas…
— Même quand elle a trop de travail, elle prend toujours le temps de manger le midi…
— Ca se trouve elle est sortie sans que vous vous en rendiez compte !
— On l’aurait vu passer, on est dans l’entrée !
— En vrai, on s’en fiche, non ? Elle a le droit de faire ce qu’elle veut de sa pause déjeuner.
— Oui, mais je voulais la voir pour lui demander quelque chose…
— Ben, va frapper à sa porte.

Il se dirigea vers son bureau et la porte était close.
Elle avait l’habitude de la laisser ouverte lorsqu’elle n’y était pas, pour éviter qu’on frappe inutilement à la porte si on la cherchait.
Alors ça le rassura de savoir qu’elle était close, elle devait encore être à l’intérieur et il n’aurait pas à chercher ailleurs.
Il frappa. Une fois. Puis deux fois. En attendant qu’elle lui réponde d’entrer.
Rien.
Il frappa une troisième fois, au cas où elle n’aurait pas entendu. Il avait le doute qu’elle soit tellement occupée qu’elle n’ait pas prêté attention au bruit à sa porte.
Il colla son oreille sur le bois et essaya de percevoir le moindre son. Rien.
C’était étrange. Elle n’avait pas l’air d’être là, peut-être qu’elle était partie aux toilettes ou qu’elle avait refermé la porte derrière elle sans faire attention, en partant.
C’était probable et il soupira, agacé de devoir trouver un autre moment pour s’entretenir avec elle.
Il ouvrit la porte pour que la prochaine personne ne frappe pas en vain tout comme il venait de faire.

Il ne s’attendait pas à voir le corps de Marianne étalé sur le sol.
Son sang se glaça et il ne sut pas tout de suite quoi faire.
Il se figea, la poignée encore dans sa main, il étouffa un cri, puis il recula.
Il courut au rez-de-chaussée en panique, le coeur battant à toute allure, et il prévint les autres de ce qu’il avait vu.

Une ambulance fut appelée et Marianne fut emmenée à l’hôpital où elle fut prise en charge.
Les employés étaient choqués, certains étaient inquiets et d’autres sensibles, pleuraient en ayant la crainte que la vie de leur patronne soit en danger.
On appela Duncan pour le prévenir de la situation

— Je t’appelle parce que je ne sais pas comment annoncer ça à Annabelle…
— Elle n’est pas au courant ?!
— Non… pas encore. Ca fait qu’une demi-heure que Marianne est partie avec l’ambulance…
— Ok. Merci de m’avoir prévenu.
— De rien… je ne sais pas ce qu’on va faire…
— Tout va bien se passer, faites comme d’habitude, connaissant Marianne, même si elle est absente pendant quelques semaines, vous n’avez pas à vous inquiéter. Elle a dû tout prévoir.

— Je me doute… c’est juste qu’on est inquiet pour elle… et puis si vraiment… enfin…
Sa voix s’étrangla. Elle préférait ne pas penser au pire.

—Je sais. Fais comme d’habitude. J’appelle Annabelle et on va s’occuper du reste. D’accord ?
— Oui… merci…

Duncan raccrocha et soupira.
Il était super inquiet. Marianne avait une santé de fer.
Il devait se ressaisir et ne pas laisser la panique l’envahir. Tout d’abord. Il devait prévenir Annabelle.
Si une personne devait être mise au courant, c’était elle. Par la suite, il voulait absolument aller voir Marianne et s’enquérir de son état. Annabelle souhaiterait certainement faire la même chose.
Il chercha la fiche de contact dans son téléphone et hésitait à l’appeler.
Non, le mieux était qu’il se rende directement chez elle. Ils iraient voir Marianne ensemble après qu’il lui annonce la mauvaise nouvelle.

Il sonna chez elles.
Annabelle fut surprise qu’on sonne à l’interphone.
Elle n’attendait personne et Marianne oubliait rarement ses clés.
Elle s’étonna de voir Duncan, mais elle lui ouvrit. Ce n’était pas commun qu’il vienne leur rendre visite, mais soit.
Lorsqu’il entra dans l’appartement, le temps qu’il prenne l’ascenseur et qu’il arrive à leur étage.
Elle l’accueillit normalement, en lui demandant ce qu’il faisait ici, sans aucune animosité mais surtout de la curiosité. Quel bon vent l’amenait chez elle ?
Son attitude l’intrigua.
Elle essaya de deviner mais il semblait blême et hésitant. Cherchant ses mots.

— Marianne… elle est à l’hôpital…
Duncan la regarda, sans réussir à trouver plus adéquat.

Il ne savait pas quoi ajouter de plus.
Annabelle se décomposa devant lui.
Duncan n’avait pas l’air de blaguer, il était sérieux et semblait tout autant affecté qu’elle.

— Comment ça… ? Que s’est-il passé ?

Annabelle avait le souffle court, son coeur lui faisait mal dans sa poitrine, elle avait beaucoup trop de questions à poser. Pourquoi.
Duncan prit les devants pour qu’elle se calme.

— Prends le stricte minimum, je sais dans quel hôpital elle est, on y va, maintenant.

Annabelle acquiesça et se dépêcha d’enfiler des chaussures, elle attrapa un manteau et pensa à prendre ses clés.
Elle avait une boule dans la gorge, les larmes aux yeux, mais les instructions de Duncan lui avait permis de ne pas céder à la panique, pas trop.
En moins de 5 minutes, elle était prête et ils se rendirent dans la voiture de Duncan qui était garée en bas de leur immeuble
Annabelle resta silencieuse, les mains crispées sur ses genoux, elle regardait Duncan du coin de l’oeil, et regardait dehors pour se changer les idées. Il fallait qu’elle arrête le flot d’émotions négatives au fond d’elle.
Comment Duncan arrivait à garder son calme.

— On la retrouvée évanouie dans son bureau. Je n’en sais pas plus que toi. On en saura plus quand on sera sur place, on pourra demander aux médecins.
Finit par dire Duncan, pour briser le silence pesant.

Sa voix tremblait, il était également inquiet mais il ne laissait pas transparaître son émotion sur son visage.
Annabelle ne savait pas quoi répondre.
Elle acquiesça et resta silencieuse jusqu’à l’arrivée.

À l’accueil, il fut assez simple de leur demander la chambre de Marianne, et ils purent s’y rendre sans problème.
Lorsqu’ils frappèrent et entendirent la voix de Marianne leur répondre d’entrer, ils furent tellement rassurés.

*

Marianne était assise, adossée à un oreiller et le regard perdu, elle observait par la fenêtre.
La douleur était enfin passée. Elle s’était réveillée entourée de personnel qui s’étaient chargé de son cas.
Quelle frayeur. Elle crut que c’était la fin et la panique l’avait envahie. Cela aurait pu être la fin et il restait tant de choses à faire.
Cela ne pouvait pas se terminer ainsi. Pas avant qu’elle se soit occupée de certaines choses.
Elle observa ses mains, qu’elle resserra et desserra.
C’était le cours naturel des choses, elle se faisait vieille et même avec son alimentation équilibrée, ses séances de sport régulières, elle ne pouvait pas échapper à la maladie. Elle eut un rictus.
Elle posa sa main sur sa poitrine. La douleur qu’elle avait ressentie quelques heures auparavant n’était plus, mais elle se rappelait la sensation très désagréable d’une aiguille plantée dans son coeur.
Elle respira un grand coup.
Quelle situation.
Elle n’avait rien pour prévenir ses proches.
Elle s’affala sur l’oreiller, détendue, exaspérée. Un soupir. Elle n’avait pas d’autre choix que d’attendre et elle sentait que le temps allait être long.

*

Marianne ne pensait pas les voir.
Depuis qu’elle s’était réveillée, les médecins et les infirmiers et infirmières lui avaient posé beaucoup de questions et elle était raccordée à certaines machines. Elle pensait que c’était encore un médecin qui allait lui faire un examen de contrôle. Elle était déjà fatiguée de cette batterie de tests de santé à passer.

Quelle fut sa surprise quand elle vit Duncan, puis Annabelle

— Vous tombez à point nommé. Je me demandais comment j’allais faire pour vous prévenir… mon téléphone est resté au bureau.
Sourit Marianne.

— Tes employés m’ont appelé, t’en fais pas. Comment tu te sens ? Tu nous racontes ?

Annabelle accourut, les yeux mouillés, elle avait envie de la serrer dans ses bras, trop émue de voir Marianne éveillée, elle s’avança jusqu’à son lit et prit ses mains dans les siennes.

— Oh, ma douce Annabelle, ne fais pas cette tête. Regarde, je vais bien !
Dit Marianne, touchée de son attitude.

Elle fit une pause.

— Un petit problème au coeur… je vais beaucoup mieux maintenant. La mauvaise nouvelle c’est qu’ils vont me garder quelques jours pour faire des tests complémentaires…
— Tu as besoin que je te ramène quelque chose ?
— Mes affaires ? Ca serait top ! Merci !
— Ton téléphone, je veux bien, mais repos. Tu ne vas pas travailler à l’hôpital.
— Mais—
— Non.
— … D’accord. Mon téléphone, au moins… et quelques affaires de change… si c’est possible ?
— Ca devrait le faire, j’y vais alors.

Duncan voyait comment était Annabelle et Marianne, et il se sentait de trop dans la pièce.
Il voulait les laisser seule à seule.

— J’arrive.
Dit Annabelle, contre toute attente

— Tu peux rester ici… je reviendrai te chercher à mon retour.
— Comment tu vas faire pour choisir les affaires de Marianne… ?
— … C’est vrai.

*

Ils retournèrent chercher le téléphone de Marianne, en profitèrent pour rassurer ses employés sur son état, et ils passèrent à l’appartement pour qu’Annabelle prépare un sac avec des affaires.
Duncan attendit dans le salon pendant qu’Annabelle s’activait.
Il observa l’appartement.
Ca avait bien changé depuis qu’Annabelle était là. Il ne pouvait qu’imaginer son état avant son arrivée parce que Marianne ne lui avait jamais autorisé à venir, et la connaissant, elle n’avait pas le temps de se préoccuper de l’entretien des lieux.
C’était touchant de voir à quel point Annabelle était impliquée et s’occupait de Marianne.
En moins d’un quart d’heure, elle avait rempli un sac de sport avec tout ce qu’il fallait. Il était plutôt impressionné.

En réalité, il était un peu jaloux que Marianne ait quelqu’un qui soit à ses côtés. C’était donc ça, avoir quelqu’un avec qui partager son quotidien.

2022.03.15

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