Plumes

Depuis ce jour, elle était enfermée dans les appartements de Sylvain.

— Ne sors pas sans mon autorisation. Ne laisse personne entrer non plus.

Elle obéissait. Cet homme n’était pas méchant. Il lui avait certainement sauvé la vie.
Elle aurait dû rentrer chez elle, mais elle ne pouvait pas lui indiquer exactement d’où elle venait. Elle ne pouvait pas non plus rentrer d’elle-même. Elle n’avait pas encore d’ailes.
De plus, son corps était largement plus faible et limité depuis l’accident. Elle récupérait assez rapidement mais pour elle. Ce n’était pas assez. Elle savait qu’elle avait été à un fil de ne plus se réveiller.
Le moindre faux mouvement ou action physique l’épuisait.
Elle finissait par avoir le vertige et était essoufflée.
Comment pouvait-elle prétendre au poste de grande prêtresse avec une telle constitution dorénavant ?

Sylvain était un homme assez grand, il semblait avoir plus de la trentaine. Il était occupé la plus grande partie de sa journee à faire des rondes ou s’occuper de certaines affaires importantes à sa société.
Il semblait qu’il travaillait dans une grande entreprise et était le chef de tout cela.
Il ne lui avait pas dit de quoi cela s’agissait réellement. Il évitait constamment le sujet.
Il prenait soin d’elle pour qu’elle soit vite sur pieds.
Elle était restée inconsciente 3 jours, dans son lit.
À son réveil il était assis dans un fauteuil, à côté du lit et semblait veiller sur elle.
Il était intrigué par une telle beauté et le mystère de cette jeune fille.
Il s’enticha dès les premiers jours de la douceur dans sa voix, de ses manières, de sa politesse. Et cette faiblesse lui donnait envie de la protéger.
Le coeur de cette jeune fille était pur. Au moment où elle ouvrit les yeux, il le sut.
Elle ne savait pas qui il était, ni où elle était et n’avait aucune arrière pensée.
Ce monde n’était pas fait pour elle.

Le matin il faisait en sorte de déjeuner avec elle.
Il partait ensuite, la laissant seule dans son appartement.
Elle s’occupait comme elle le pouvait. Elle lui souhaitait une bonne journée.
Elle restait dans le lit, trop affaiblie pour bouger.
Elle se rapellait les premiers jours où il était obligé de la nourrir puisque ses bras étaient inutilisables.
Depuis, ils mangeaient toujours au lit, elle prenait son repas et se reposait jusqu’à son retour.
L’assistante et le médecin passaient alors changer les bandelettes et réappliquaient de la pommade et autres remèdes.
Il revenait pour le repas de midi. Elle l’acceuillait alors avec un sourire. Comme si elle l’attendait. Lui demandant comment s’était passé la matinée.
Il repartait juste après. Comme un homme très occupé.
C’était l’assistante du médecin qui préparait à manger.
Il avait expliqué que personne n’était au courant de sa présence, mis à part lui et ces deux personnes. Qu’elles étaient de confiance.

Ils semblaient qu’ils vivaient tous au même étage.
Aucune lumière de l’extérieur ne pénétrait la pièce.
Au bout d’une semaine elle était guérie. Bien que sa condition physique ne lui permettait pas de faire grand chose.

On devait s’inquiéter pour elle.
On était sûrement en train de la chercher mais Sylvain ne pouvait pas la laisser toute seule dans la forêt.
À partir du moment où elle put marcher sans trop s’épuiser.
Elle insista à un tel point qu’il lui fit visiter l’étage.
Elle apprit quelques bases de la médecine. C’étaient des gens bien.
À cet étage, vivaient dans un autre appartement, le couple de l’assistante et le médecin. Ils vivaient tranquillement. On ne demandait leur aide que rarement, et ils continuaient à faire des recherches même pendant leurs congés.
Ils s’entendaient vraiment bien avec Sylvain. C’était plus qu’une simple relation de patron à employés.
Il n’a jamais voulu lui faire visiter les autres étages.

Un mois passa.
Elle commença à avoir des picotements dans son dos.
Une allergie ? Des insectes ?
Ce n’était pas ça.
Elle sentit quelque chose en elle qui poussait au niveau des omoplates.
Elle sentit sa peau se déchirer. S’ouvrir. Une brûlure.
Quelques plumes couleur rubis sortirent de son dos. Elle saignait.
La douleur la fit s’écrouler par terre, au pied du lit.
Elle gémissait. Elle souffrait.
L’assistante alertée par le bruit entra dans la pièce. Elle accourut vers elle en lui demandant ce qui n’allait pas.
Elle était en boule et se tenait les bras.
Elle vit sa chemise se teinter de rouge au niveau du dos.
C’était mauvais.
Elle l’aida à enlever le haut.
Elle n’en croyait pas ses yeux.
Son compagnon accourut aussi.
Il la porta et l’allongea sur le ventre, dans le lit.
Elle cria toute la nuit. Durant tout le processus où ses ailes poussaient.

Elle se rappela des ailes de son frère.
Il n’avait pas tellement crié, mais il avait beaucoup transpiré. Elle était restée à ses côtés, laver ses ailes de sang et le soutenir.
Il gémissait de douleur.
Il se retenait, c’est ce qu’elle se disait maintenant avec le recul. Il se retenait parce qu’elle avait été là. Pour ne pas l’inquiéter. Il avait fini par s’endormir et elle était restée à ses côtés jusqu’à son réveil.

Ce jour là, Sylvain était rentré plus tard que prévu. Des affaires à régler.
Lorsqu’il arriva à l’étage, il ne vit pas ses deux amis, c’était étrange.
Il se dit qu’ils étaient peut-être déjà allés se coucher.
Il ouvrit la porte de sa chambre.
Il vit alors les deux médecins.
Elle se retourna vers lui et lui fit signe de ne pas faire trop de bruit.
Il s’inquiéta de voir une bassine remplie d’un liquide bizarrement sombre, ainsi que des bandages imbibés.
Il s’approcha.

— Que se pa…

Il avait à peine finit sa phrase qu’il se figea à la vue de la jeune fille dans le lit.
Elle semblait endormie bien qu’on pouvait voir des goutelettes de sueur sur son visage et son corps.
De son dos, une armature avait percé sa peau. Les plumes ressemblaient à des feuilles d’un rouge profond. Le sang avait finit par sécher aux extrémités.
Elle semblait avoir muté et un monstre avait l’impression de vouloir sortir de son dos.
Comment quelque chose d’aussi grand pouvait être contenu dans un corps aussi petit.
Son amie le regarda.

— Elle a fini par s’endormir, nous lui avons injecté quelques anesthésiants.

Ce n’était pas ce qu’il voulait entendre.
Il voulait qu’on l’éclaire sur la signification de tout ceci.
Il ne savait pas par quoi commencer.
Il finit par bouger et approcha doucement sa main tremblante vers le visage de l’endormie.
Il avait peur que tout cela ne soit qu’un rêve et qu’elle finisse par disparaître s’il la touchait.
Il sentit sa peau froide et légèrement humide au bout de ses doigts.
Les ailes n’étaient qu’à la moitié de leur croissance complète.
Ils arrivaient au bas du dos.
Sa langue se délia peu à peu.

— Merci de vous être occupés d’elle, je vais prendre le reste en main, allez vous reposer.

— Bien.
Répondirent-ils en choeur. Après avoir échangé un regard complice.

Après qu’ils furent sortis.
Il changea la bassine d’eau et alla chercher une éponge et une brosse.
Il se demanda si c’était bien avec une brosse qu’on pouvait sécher des plumes.
Il prit une chaise et s’assit auprès d’elle.
Il commença à éponger son sang et à nettoyer celui séché sur ses plumes.
Beaucoup de questions se bousculèrent dans sa tête.
Est-elle un ange ?
Qu’allait-il se passer ensuite ?
Est-ce qu’elle lui raconterait tout ce qu’elle savait ?
Allait-elle partir ?
Il voyait la souffrance se dessiner sur ce visage.
Elle remua les lèvres et sembla vouloir dire quelque chose.

— … A… lex… andre…

Il se crispa. Il pensait qu’elle allait appeler son prénom. Il était troublé. C’était le nom d’un autre homme. Une pointe de jalousie apparut dans son coeur.
Lorsqu’il finit de nettoyer ses ailes il alla reposer la bassine, le chiffon et la brosse avant de s’affaler dans son canapé, à côté du lit.
Il était épuisé de sa journee mais il ne pouvait se résoudre à aller se coucher en sachant la jeune fille dans cet état.
Sans compter qu’elle était elle-même allongée dans son propre lit. Il avait fini par s’y habituer, il se reposait la plupart du temps dans le canapé à l’autre bout de la pièce, de temps en temps il ne rentrait pas dormir de la nuit et ce n’était qu’au petit matin qu’il venait s’échouer sur le rebord du lit, alors elle se levait et l’aidait à se coucher.
Elle se demandait toujours ce qu’il pouvait bien faire comme métier pour être aussi épuisé.

En pleine nuit, alors qu’il s’était allongé dans son canapé, en gardant en vue la jeune fille, il s’était endormi.
Elle se réveilla à moitié, une douleur aigue l’avait arrachée de son sommeil bien qu’elle avait finit par s’atténuer. Elle ouvrit les yeux et se rendit compte qu’il devait être très tard. Tout était silencieux. Elle avait envie de crier tellement la douleur était forte mais elle se remémora la fois, quand c’était son frère qui vivait cet évènement. Tout le monde devait dormir. Elle ne devait pas déranger leur sommeil.
Elle finit par se retenir du mieux qu’elle le put. Elle gémissait. Elle tentait d’étouffer ses gémissements avec l’oreiller qui était à sa portée.
Elle se demandait comment son frère avait fait pour se retenir à ce point. Elle devait être forte.

Il se réveilla à son tour, un peu paniqué, il venait de se rendre compte qu’il s’était endormi. Il regarda l’heure et se tourna vers le lit.
Elle semblait bouger. Il entendait quelques bruits.
Il se leva, encore un peu dans les vapes et s’approcha d’elle.
Il ne rêvait pas, elle s’était réveillée.
Il se précipita à ses côtés et voulut l’interroger.

— Alice ? Est-ce que…

Il vit ses omoplates saigner de plus belle et la continuité de ses ailes s’extirper de son dos.
Il regarda son visage, elle n’était pas bien. Il voyait qu’elle se retenait.
Il ne savait pas quoi faire pour la soulager, pour l’aider. Totalement paniqué.
Elle entrouvit ses paupières après avoir senti sa présence auprès d’elle, il lui avait pris la main.
Il la regardait d’un air désespéré et triste.
Elle se contenta de sourire du mieux qu’elle put.

— Ça va aller…

Au bout de quelques minutes, les ailes avaient fini de pousser.
Il était allé retourner chercher la bassine et la remplir d’eau chaude, ainsi que la brosse.

— Pardon…
Dit-elle, avant de fermer les yeux.

Il alla chercher aussi une serviette pour éponger la sueur sur son visage et une partie de son corps.
Elle se réveilla le lendemain matin.
Sa main était dans celle de Sylvain. Il s’était endormi, la tête sur le rebord du lit et tenait fermement la main d’Alice.
Elle se sentait tellement désolée de l’avoir empêché de dormir correctement.
Elle restait dans la même position en l’observant. Il était mignon.
Réfléchissant à une manière de se lever sans le réveiller.
Elle entendit du bruit à l’extérieur de la pièce.
On frappa doucement à la porte.
Elle n’osa pas dire quoi que ce soit de peur de le réveiller. Elle ouvrit la bouche et la referma sans en faire sortir aucun bruit.
La porte finit par s’ouvrir d’elle-même et une jeune femme entra silencieusement en lui souriant, lorsqu’elle la vit éveillée. Elle referma la porte doucement derrière elle.

2012.9.25

2 réflexions sur “Plumes

  1. james dit :

    « Elle se rapellait les premiers jours où il était obligé de la nourir puisque ses bras étaient inutilisables. »: « nourrir
    et « pomade » aussi dans ce texte

    et donc si j’ai bien compris le principe de « Bribes », et de l’arborescence des textes, on ne saura jamais qui est la jeune femme qui entra silencieusement ?

    • C’est ça, en vrai les histoires sont un peu liées, surtout les idées.
      Beaucoup des thèmes abordés dans Bribes ont été recyclées dans les histoires d’A la lueur des fleurs, et Etrange famille.

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